DÉFENDRE LE BESOIN ESSENTIEL DE LIRE

Un énième confinement et une succession de polémiques s’adjoignent à la morosité habituelle de Novembre. Sinistres, les journées automnales raccourcissent et se rafraîchissent, à mesure que nos entraves pandémiques s’accentuent. Jugées liberticides, les consignes nous offrent peu de perspectives. Soit, notre productivité s’en sort renforcée, soit notre concentration se perd dans les téléfilms de Noël, maintes fois diffusés – l’allégresse déployée avec excès semble tellement fictive dans notre réalité chancelante. Qu’avons-nous comme autre choix ?

Sans nul doute, les livres restent un véritable palliatif aux épreuves de la vie. Nous y puisons des réponses aux questions existentielles, autant qu’un divertissement à la fantasmagorie illimitée. Mais encore faudrait-il parvenir à cette manne devenue insaisissable. Somme toute nébuleuse, cette décision de prendre en otage les rayons littéraires des magasins, associée à la fermeture des lieux culturels, n’aboutira qu’à la déchéance de notre esprit – en proie à la neurasthénie indéniablement encouragée par la prééminence des écrans. D’autant plus, que cette sentence politique, abolissant les expériences intellectuelles, est en parfaite contradiction avec le concept de « Nation apprenante », prônée par le gouvernement.

Le livre, un bien superflu ? Interrogation pertinente amenant un avis assurément subjectif, car difficile de s’en passer pour les bibliophiles assidus, assoiffés d’émerveillement et de réflexion. Pour un bien-être de l’existence, la nourriture de l’esprit n’est-elle pas aussi vitale qu’alimenter son corps ? D’ailleurs, Denis Diderot a jadis pris la plume pour soutenir les métiers de ce commerce, dont la nécessité est aujourd’hui peu considérée. Sous l’égide des Lumières, l’illustre érudit s’évertue à préserver les valeurs de ce support, comme ressource fondamentale des idées humanistes. Témoin de son temps, Diderot reste fidèle à ses convictions modernistes ; ses propos semblent lointains, mais ont une résonnance étrange dans le contexte sanitaire actuel. Publiée pour la première fois en 1861 – soit près d’un siècle après sa rédaction – la Lettre sur le commerce de livres trouve un nouveau souffle en cette période de crise, dans laquelle l’incertitude surpasse l’entendement. Dans son engagement louable, le philosophe se positionne hâtivement du côté des librairies et maisons d’éditions, qu’il qualifie de « dernier des talents gêné dans son industrie ». Ajoutant par la suite, « qu’une branche de commerce égarée est une branche de commerce perdue », Diderot ne semble que peu optimiste, face au devenir des éditeurs, qui à cette époque, était également des vendeurs de livres.

Avec justesse, l’écrivain invective les dirigeants de façon acerbe et sans ambiguïté ; clôturant son plaidoyer en ces termes, « vous aurez rassemblé en corps  des citoyens sous le prétexte de leur plus grand intérêt, pour les écraser sûrement tous ». Á présent, nous sommes dans la même crainte. Dans l’espoir, néanmoins, qu’une telle perte culturelle ne soit que temporaire.

Caroline.

Denis DIDEROT, Lettre sur le commerce de livres, Paris, Éditions Libretto, 2020

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