Chassé-croisé – Une nouvelle d’Adam Benyachou

La petite Aliénor rentrait du gymnase peu avant le coucher du soleil. Comme tous les jours, elle traversait les mêmes petits sentiers escarpés, croisait les mêmes marchands un peu trop vocaux, s’efforçait de sourire en retour à des citadins un peu trop enthousiastes. Ce soir encore, en s’approchant de la maison, les cris stridents de sa mère lui parvenaient à plusieurs mètres de distance. C’était maintenant devenu une habitude.

Groma était une femme hargneuse, débordante d’énergie, maniaque de l’ordre et du rangement. Son caractère enflammé était connu dans toute la cité de Dalaran. Les querelles auxquelles Reymond et elle se livraient quotidiennement suscitaient autant de boucan que d’hilarité auprès de leurs voisins. À vrai dire, Reymond se contentait souvent de subir les foudres de Groma et d’attendre une accalmie, moment précieux auquel il pouvait lire la gazette, siroter un hydromel, ou simplement saluer sa petite fille qui franchissait la porte de la maison.

« Bonsoir papa », se contenta-t-elle de répondre machinalement en se dirigeant vers sa chambre, au moment où Groma s’apprêtait à réitérer ses braillements. « ALIÉNOR EST-CE QUE TU AS FINI DE RANGER T…». La chambre d’Aliénor était exigüe, peu meublée, mais avait l’avantage d’offrir une formidable isolation phonique une fois la porte fermée. En réalité, c’était surtout la petite fille qui avait développé une certaine insensibilité au tohu-bohu quotidien de son foyer. Malgré cela, elle ne pouvait parfois s’empêcher de se demander comment ses parents, si peu semblables, si peu compatibles, avaient bien pu faire pour se marier. En fait, tous les citadins qui connaissaient la famille Goldrin se posaient la même question.

Reymond était un homme paresseux, laxiste, flegmatique, mou, simple… trop simple au goût de Groma. Il se réclamait d’une doctrine épicurienne, hédoniste, eudémoniste, ainsi que d’autres mots compliqués qui lui vaudraient peut-être l’estime de son épouse dont le vocabulaire était bien moins sophistiqué. Mais ce n’est pas du vocabulaire que Groma souhaitait, non. Elle voulait un homme fort, vif, énergique, qui ne laissait pas traîner ses chaussettes par terre, qui n’oubliait pas de ramener de la farine en rentrant à la maison, qui ne faisait pas demi-tour à la maison parce qu’il avait encore oublié ce qu’il devait ramener…

Comment cet homme et cette femme, dont les tempéraments étaient si différents, avaient-ils bien pu former un couple et l’entretenir aussi longtemps ? Les mauvaises langues racontaient que les Goldrin vivaient encore de l’héritage qu’avait reçu Groma de sa tante nullipare, et que Reymond ne pouvait s’en passer. D’autres affirmaient qu’il ne s’agissait que d’un attachement au noyau familial, d’une volonté de préserver un cadre parental conventionnel autour de la petite Aliénor. Les plus fleur bleue d’entre les voisines soutenaient qu’au fond, Reymond et Groma s’aimaient, et que malgré leurs différends, ils éprouvaient une sincère affection l’un pour l’autre. Aliénor, elle, pensait qu’il y avait un peu de tout cela. Et que cet amour, cette flamme latente, n’attendaient qu’à être ravivés.

Un peu plus tôt, au gymnase, Aliénor avait entendu ses camarades parler d’un événement extraordinaire. D’une histoire à dormir debout. Une pure invention de leurs esprits sots et naïfs, se disait-elle. D’après ce qu’ils racontaient, la cité de Dalaran aurait reçu la visite d’un alchimiste au don remarquable. Ce don, ce n’était pas la transmutation de métaux. Il s’agissait de quelque chose de plus incroyable encore, d’un pouvoir qui dépassait l’entendement. L’alchimiste serait capable, tenez-vous bien, de transmuter les traits de caractère. De conférer de nouvelles qualités à quelqu’un en échange de lui en retirer d’autres qu’il possède déjà. Aliénor s’était contentée de rire de la bêtise de ses camarades et de replonger dans ses songes…

La nouvelle prenait de l’ampleur au fil des jours. L’alchimiste répondait au nom de Khadgar. Des citadins se seraient rendus chez lui… et en seraient sortis transformés. L’un des camarades d’Aliénor au gymnase était même en pleurs car il disait ne plus reconnaître sa maman, qui était du jour au lendemain devenue extrêmement méchante, elle dont la gentillesse était de renom. « La transmutation… », répétait Aliénor en s’attardant sur chacune des syllabes. « De nouvelles qualités… en échange de qualités préexistantes ». Et si… et si c’était vrai ?

Les rumeurs au sujet de Khadgar se précisaient. L’alchimiste venait s’installer à Dalaran, semblait-il, afin d’épouser Ysera, la fille du vicomte Vaillefendre. Ysera était connue dans tout le royaume pour sa beauté enchanteresse, sa silhouette gracieuse, ses longs cheveux noirs ensorceleurs, ses grands yeux verts dans lesquels plus d’un laquais s’était perdu. Nombre de maris avaient quitté leurs épouses pour prétendre à la main d’Ysera. En vain. Pourtant, ils avaient offert tout leur or, promis toutes leurs attentions, fait le serment de la servir pour le restant de leurs jours. S’il y avait bien une qualité que Groma trouvait à Reymond, c’était celle de n’être ni suffisamment beau, ni suffisamment riche, ni suffisamment courageux ne serait-ce que pour songer à Ysera.

Khadgar, lui, aurait proposé de mettre son pouvoir au service personnel de cette femme à la beauté extraordinaire. De lui conférer n’importe quelle qualité qu’elle souhaitait ! Cette proposition, aussi alléchante paraisse-t-elle, avait sonné comme une insulte aux oreilles de la belle Ysera. Quelle qualité pourrait-elle bien briguer, elle qui les possède déjà toutes ? « Je veux un homme qui me séduise par son être, non par son pouvoir », avait-elle fièrement formulé. Khadgar, qui était un homme rustre, peu initié aux grâces de la bourgeoisie, n’avait à vrai dire rien de bien séduisant. La rumeur racontait qu’il avait décidé de mettre son pouvoir au service des citadins de Dalaran, en échange d’une modique somme d’or, dans le simple but de grandir en réputation et de gagner l’estime d’Ysera.

Le soir-même, Aliénor avait réussi à convaincre son père. C’était décidé. Le lendemain, il se rendrait chez Khadgar ! Bien qu’attaché à son intellect digne des philosophes les plus érudits, à son sang-froid digne des généraux de guerre les plus aguerris, voir ainsi Aliénor presque suppliante l’avait persuadé de sérieusement considérer ce recours. Reymond n’aimait pas l’avouer, mais il rêvait souvent de revoir cette étincelle dans les yeux de Groma, comme lorsqu’ils s’étaient tout juste rencontrés. Cet éclat d’admiration, ce rire enjoué qui le faisaient sentir si singulier. Il se disait qu’après tout, au fond, son (pseudo-)intellect n’était que de la poudre aux yeux, son sang-froid n’était qu’une manière de romancer sa léthargie. En échange, il deviendrait fort, vif, énergique, ne laisserait pas traîner ses chaussettes par terre, n’oublierait pas de ramener de la farine en rentrant à la maison, ne ferait pas demi-tour à la maison parce qu’il aurait encore oublié ce qu’il devait ramener…

Khadgar s’était établi dans une tente rudimentaire au milieu de nulle part. Au moment où Reymond arrivait, un homme qui sortait de la tente commença à le fixer du regard. Il prenait progressivement un air stupéfait, et ses yeux s’écarquillaient au fur et à mesure que cette confrontation de regard durait. Il cligna soudain des yeux et s’excusa auprès de Reymond. « Ce matin encore, j’étais scopophobe, je ne supportais pas que l’on me regarde, et maintenant, comme par magie, votre regard ne me fait rien ! Rien du tout ! », se justifia l’inconnu en partant sur des pas dansants.

De toutes les suppositions que Reymond avait faites au sujet de l’apparence de Khadgar, de l’incroyable aura qu’il dégagerait, aucune ne correspondait à la réalité. En fait, Khadgar n’inspirait absolument rien, il n’avait aucun charisme, aucune véritable présence. Le désintérêt d’Ysera à son égard n’avait rien d’étonnant. Il regarda Reymond avec des yeux vides, et lui indiqua l’endroit où il devait se poser d’un geste fade. Un cercle de transmutation était dessiné à même le sol, c’est là que Reymond devait s’allonger. Première étape : un diagnostic des qualités possédées par le sujet. L’alchimiste se dressa en face de Reymond et proféra une série d’incantations dans un langage incompréhensible. Le cercle s’illumina, le sol commença à se dérober sous les fesses encore flasques de Reymond. Quelques instants suffirent à Khadgar pour prononcer le verdict.

Dix olfactes d’intelligence, sept olfactes de bienveillance, six olfactes de sagesse, quatre olfactes de maîtrise de soi. En dessous de quatre olfactes, lesdites qualités étaient considérées négligeables. Un lourd manuel fut ensuite remis à Reymond, c’est là que les rapports de correspondance entre les olfactes de qualités possédées et les olfactes de qualités désirées étaient listés. Mais ce n’était pas comme si Reymond allait tout juste prendre une décision. Aliénor et lui avaient préalablement décidé des qualités que l’alchimiste devait lui conférer, ainsi que celles qu’il pouvait lui ôter. Khadgar prenait note. Un très long parchemin faisant office de contrat fut alors remis à Reymond. Il s’empressa de le signer après avoir vérifié qu’il s’agissait des bonnes qualités à échanger. La transmutation prit son cours, et Reymond ressortit de la tente pris d’un léger vertige.

Le lendemain soir, la petite Aliénor rentrait du gymnase peu avant le coucher du soleil. En s’approchant de la maison, des cris stridents lui parvenaient à plusieurs mètres de distance. Ce n’étaient pas ceux de Groma. Cette dernière se contentait de subir les foudres de Reymond et d’attendre une accalmie, moment précieux auquel elle put saluer sa petite fille qui franchissait la porte de la maison. Aliénor resta figée sur place. « M…Maman ? » prononça-t-elle d’une voix tremblante. L’incompréhension envahit son visage. Le scénario auquel elle assistait était sans précédent. 

« Je me suis résolue à me défaire de l’irascibilité de ton père, car toute réaction de ma part ne ferait qu’ensemencer son inclination ontologique pour la véhémence et la discorde plutôt que la dialectique et la bienfaisance », débita Groma avec éloquence. Était-ce une mauvaise plaisanterie ? Il était compréhensible que Reymond ait désormais du tempérament, c’était bien le but de sa transmutation, mais qu’en est-il de Groma ? Comment se fait-il que son caractère embrasé se soit tout à coup éteint, qu’elle supporte ainsi l’agression de Reymond sans mot dire ? Ou plutôt en disant des mots qu’Aliénor ne l’avait jamais suspectée de connaître.

La transmutation de Reymond avait bien généré les qualités souhaitées, mais le foyer des Goldrin ne s’en portait pas mieux. Il s’agissait en réalité de la même atmosphère en tout point, excepté que Groma et Reymond avaient échangé leurs rôles d’agresseur et d’agressé, d’hyperactif et de léthargique. Aliénor observait avec stupeur son père faire du multitâche dans la maison pendant que Groma s’évadait dans la lecture d’ouvrages sur la métaphysique. En contrepartie, Reymond peinait parfois à trouver les justes mots pour exprimer ses pensées, tandis que Groma était devenue tête en l’air et oubliait souvent d’enlever le linge de la baignoire. Au fil des jours, la situation devenait désespérément stagnante, les querelles étaient toujours aussi récurrentes. Groma avait pris sa décision, elle se rendrait chez Khadgar !

Au moment où Groma s’approchait de la tente de l’alchimiste, un homme en sortait. Il sursauta en constatant la présence de Groma, puis se couvrit convulsivement le visage et partit en courant. « Khadgar, ma relation avec mon mari ne s’est pas améliorée depuis ma transmutation », déclara l’épouse. « Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais Reymond est tout à coup devenu l’antithèse de l’homme que j’ai toujours connu », poursuivit-elle. L’alchimiste écoutait la femme sans prêter attention à ses paroles. « Khadgar, voici vingt pièces d’or, faites-moi redevenir la femme que j’étais, redonnez-moi mes qualités originelles, mes défauts originels ». Un très long parchemin faisant office de contrat fut alors remis à Groma. Elle s’empressa de le signer après avoir vérifié qu’il s’agissait des bonnes qualités à conférer et à ôter. La transmutation prit son cours, et Groma ressortit de la tente prise d’un léger vertige.

Le lendemain soir, la petite Aliénor rentrait du gymnase peu avant le coucher du soleil. Les marchands qu’elle croisait étaient moins vocaux que d’habitude, les citadins et leurs sourires moins enthousiastes. En s’approchant de la maison, des cris stridents lui parvenaient à plusieurs mètres de distance. C’étaient ceux de Groma. 

Aliénor assistait chaque semaine à ces renversements de personnalité qui lui donnaient l’impression de vivre dans un cauchemar. On aurait pu penser que finalement, puisque Reymond et Groma s’alternaient chaque semaine à devenir l’un l’autre, cela revenait au même. Cependant, à chaque transmutation, chacun des époux semblait perdre irrémédiablement une partie de ses qualités originelles. Ainsi, Reymond perdait progressivement sa capacité de maîtrise de soi, et son vocabulaire s’appauvrissait jusqu’à ne plus savoir formuler une phrase correctement. Groma, elle, était de moins en moins ordonnée et son énergie diminuait au point de rester couchée toute la journée. Le foyer des Goldrin devenait sombre, terne, insipide. Rien ne s’y passait, seuls de lourds silences meublaient cet endroit devenu mortuaire, au plus grand dam d’Aliénor qui estimait en être responsable.

La petite fille prit un élan avec son bras et tapa sur la table. Ses parents, qui étaient désormais diminués, réduits à des pantins sans caractère, sans personnalité, ne montrèrent aucune réaction. Aliénor n’eut d’autre choix que de se lever et de tirer chacun de Reymond et de Groma par le bras. « Papa, maman, Khadgar nous a bernés, ce n’est pas normal ce qui vous arrive », dit-elle les yeux larmoyants. « Nous allons retourner chez lui tous les trois, et j’exigerai des explications ! ». Elle éclata en sanglots. Mais ni Reymond ni Groma ne l’avaient remarqué.

La famille Goldrin tournait en rond. Ils étaient bien à l’endroit où Khadgar s’était établi, mais il n’y avait pas de tente. Pas d’alchimiste. Rien. Les mains qui agrippaient si fermement celles de Reymond et de Groma se relâchèrent tout à coup, Aliénor s’évanouit de désespoir. Un peu plus tard, à la maison, la nouvelle était tombée comme un couperet : Khadgar avait désormais épousé Ysera. Il irait s’installer définitivement dans le château du vicomte Vaillefendre, et ne proposerait plus ses services aux citadins de Dalaran. D’après ce qu’on racontait, Khadgar s’était présenté une deuxième fois au château des Vaillefendre afin de faire la cour à la belle Ysera. D’une manière miraculeuse, elle serait cette fois-ci tombée sous le charme de l’alchimiste, cet homme vis-à-vis duquel elle était indifférente quelques semaines plus tôt seulement. Ses yeux verts s’illuminaient désormais en parlant de l’homme fort, beau, intelligent, éloquent, charmant, romantique, énergique, enthousiaste qu’était Khadgar. Cette volte-face avait laissé les citadins pantois. En tout cas ceux qui ne n’avaient pas subi de transmutation.

Rongée par l’amertume, Aliénor s’introduisit dans la chambre de ses parents, la fouilla de fond en comble jusqu’à trouver les deux parchemins que l’alchimiste avait remis à chacun de Reymond et de Groma. Elle frotta une allumette, puis observa la combustion des deux papiers jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que les bouts inférieurs. On pouvait désormais y déceler une phrase écrite en caractères minuscules, précédée d’un astérisque : « En plus des vingt pièces d’or qu’il perçoit en tant qu’honoraires, l’alchimiste prélève à chaque transmutation dix pour cent des olfactes de qualités préexistantes que le sujet aura choisi d’échanger ».

Adam Benyachou

Le réseau des Crous organise chaque année des concours de création étudiante dans 7 disciplines artistiques : bande dessinée, film court, nouvelle, photographie, musique, danse et théâtre.
Ce concours de nouvelles était à destination des étudiants inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur français. Pour l’année universitaire 2019-2020, le thème sélectionné est ALCHIMIE.

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