Eternel – Une nouvelle de Joanna Ferreira

               Regard trouble.

               Voix frêle.

               Cambrure prononcée.

               À mes yeux votre image se dérobe. Pourtant, la laideur de la vieillesse, cette attaque du temps qui s’imprime sur votre peau, ne vous rend pas moins belle. La hardiesse, l’audace que vous affirmiez autrefois, même enveloppées dans les remords de l’âge transparaissent et dressent les poils sur ma peau.

               Petite, je m’agenouillais sur mon lit le soir venu, allumais une chandelle et priais Dieu pour qu’il vous offre la vie éternelle. Une vie prospère, luxueuse, intense. Entre autres prières enfantines. Je m’étalais en discours et faisais des promesses insensées où j’échangeais ma vie pour sauver la vôtre. Si toutefois elle valait son poids.

               Vous êtes belle.

               Aujourd’hui, une odeur de trépas embaume vos paroles et moi je ne crois plus en Dieu. Alors je cuisine à vos côtés, apprends de vos gestes et des odeurs qu’ils créent, si familières. Je rate assidûment toutes mes expériences, quand les vôtres arrivent à nous ramener vers des temps plus heureux, plus festifs. Une grimace sur votre visage trahit l’appréciation que vous avez de mes mauvaises imitations, on lit un désappointement : « Qui pourrait égaler un talent pareil ? » Je vous serre dans mes bras, ma flatterie vous fait sourire. On discerne toutes deux la peur de l’abandon dans cette boutade, en filigrane. L’abandon de la vie.

               L’étreinte se resserre.

               Vous nous accueillez pour les fêtes. Dans la montagne, votre maison étriquée tout de schiste vêtue contraste avec notre mode de vie citadin. Les heures passées à cueillir les mûres fraîches des bois, la joie que fait naître une figue dérobée dans un verger … Ces souvenirs se tassent sous le poids de préoccupations urbaines : « métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro »[1]. Plus de temps pour les figues.

               Un coup d’œil sur la table laisse transparaître notre statut. Des mets pauvres, hérités de nos parents, s’installent sur un dressage respectant des codes d’étiquettes précis. Un repas de transfuges. Prêts à entrer dans une classe sociale supérieure sans toutefois abandonner nos habitudes gastronomiques modestes. La radio portable diffuse le fado[2] traditionnel des repas de famille. Il nous enrobe dans ce sentiment délicieux de saudade[3], une dernière fois ? Le repas est délicieux.

               Le pendentif en or que vous m’avez offert est perdu depuis longtemps.

               L’heure des adieux.

               Dans une dernière étreinte, je vois l’affolement qui se lit en vous. L’isolement, la solitude, l’angoisse, la mort … l’impuissance. Je traduis mon immense tendresse par un sourire, votre visage se déride.

Joanna Ferreira


[1]Pierre Béarn, Couleurs d’usine, recueil de poèmes paru en 1951.

[2]Le Fado est un genre musical portugais, constitué de chants populaires qui exploite en général des thèmes récurrents : la saudade, l’amour inaccompli, la jalousie, la nostalgie des morts et du passé, la difficulté à vivre, le chagrin, l’exil… accompagné d’instruments à cordes pincées.

[3]Saudade est un mot portugais qui exprime un sentiment complexe où se mêlent mélancolie, nostalgie et espoir.

Le réseau des Crous organise chaque année des concours de création étudiante dans 7 disciplines artistiques : bande dessinée, film court, nouvelle, photographie, musique, danse et théâtre.
Ce concours de nouvelles était à destination des étudiants inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur français. Pour l’année universitaire 2019-2020, le thème sélectionné est ALCHIMIE.

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