Juste une pincée de sel – Une nouvelle de Clémence Burgun

Tu fermes les yeux et te laisses transporter.

Vers un autre lieu, un autre temps, un autre toi.

Cet air qui emplit tes narines, chargé d’effluves familières, caresse ta mémoire et te renvoie irrésistiblement en arrière.

Tu ne luttes pas, tu ne luttes jamais.

Il est si doux de se souvenir.

Ce n’est pas ta mère qui a ouvert la porte de la maison et pourtant tu la voies, debout dans la cuisine, coiffée de son éternel chignon doré, un vieux tablier noué autour des reins. Tu es redevenu un enfant et tu te sens en sécurité près d’elle, dans son antre – son laboratoire, comme elle se plaît à l’appeler. Tu y descends tous les soirs, attiré par l’odeur du riz en train de cuire, le ronflement grave de la hotte, avide d’apprendre d’elle tous ces gestes qu’elle exécute avec un naturel désemparant. Soir après soir, elle t’initie à son art. Soir après soir, elle prépare un festin à faire pâlir les plus grands chefs ; des mets simples dont l’empreinte marquera à vie les papilles de ceux qui les auront goûtés.

C’est sa façon à elle d’exprimer son amour. De donner au monde. De faire du bien autour d’elle.

Là, près d’elle, dans la cuisine surchauffée, dans l’air saturé de vapeur, d’épices et de lumière, tu apprends la délicate alchimie sur laquelle tout repose. Une pincée de sel, un nuage de crème, une étoile d’anis. Un soupçon de paprika, un peu d’ail écrasé, un zeste de citron. La magie opère.

Une simple odeur, tant de souvenirs.

Ta sœur te sourit. Tu n’es entré que depuis quelques secondes, ton manteau n’a pas encore quitté tes épaules, mais tu te sens déjà chez toi.

-Tu as retrouvé sa recette ?

Tu aurais voulu poser la question d’un ton serein, comme un adulte raisonnable, mais ta voix te paraît trop aigüe, trop pleine d’une excitation difficilement justifiable. « Ce n’est que de la nourriture », pourrait-on te répondre. Mais non, ce n’est pas une simple histoire de nourriture. C’est de la magie. C’est une foule de souvenirs heureux. C’est une partie de ton enfance.

-La semaine dernière, dans sa chambre. Tout un carton de livres de recettes. Tu pourras les prendre, si tu veux. J’ai déjà photocopié celles que je voulais garder.

Ta sœur a déclaré cela d’une voix douce, comme si s’adresser à toi d’une voix normale pourrait te blesser. Tu hausses les épaules :

– Merci.

Tu te déchausses, te débarrasse des couches de tissus qui te protégeaient de la morsure du froid. C’est le printemps, le cerisier au fond du jardin arbore fièrement sa couronne de fleurs roses, le Soleil abandonne les nuits à un froid surprenant.

Deux enfants te précèdent en courant dans la salle à manger. Ils bondissent à travers le couloir et franchissent la porte en bois en s’exclamant, comme tu l’as fait tant de fois avant eux :

-Maman, qu’est-ce qu’on mange ? Ça sent super bon !

Tu souris, ton cœur se serre étrangement. Tu as l’impression de flotter, de ne plus vraiment avoir les pieds sur terre. Le fumet provenant des casseroles encore fumantes t’a transporté aux frontières de l’enfance et tu ne te sens pas capable d’en revenir. Pas tout de suite. Tu aurais voulu rester un enfant à jamais. Les soirée passée à concocter des mets enchantés aux côté de ta mère n’auraient jamais dû prendre fin.

Avant l’adolescence, avant de décider que tout ce qui avait trait à tes parents ne méritait plus ton attention, tu étais naïvement convaincu qu’elle était magicienne. Elle préparait des potions qui rendaient les gens heureux, comme si elle leur avait jeté un sort. Les repas baignaient dans une chaleur béate, suivie d’une délicieuse sensation de satiété. Lorsque tu avais concocté seul tes premières contributions à ce rituel quotidien, tu avais éprouvé une fierté proche de l’extase et tu t’étais juré de transmettre à tes propres enfants ces secrets qui rendent les gens heureux.

Pauline, l’aînée, est penchée sur une casserole et fronce le nez. Tu l’observes du coin de l’œil tout en saluant ton beau-frère et en te laissant tomber sur une chaise, de l’autre côté de la pièce.

-Il y a des épinards ? Beurk. On aurait dû commander des pizzas.

Tu te raidis, mais personne ne la reprend. Ta sœur se contente de hausser les épaules et de verser quelques cacahuètes dans un bol. Lorsqu’elle croise ton regard scandalisé, elle murmure d’un ton exagérément doux :

-Tous les enfants détestent les épinards.

Tu ne détestais jamais rien dans la cuisine de ta mère. Personne ne triait dans son assiette, car toutes les saveurs étaient parfaitement équilibrées. Le goût était issu d’une alchimie fragile que tu craignais de rompre en n’écartant ne serait-ce qu’un grain de poivre. Et si tu l’avais fait, qui sait ce qu’il serait advenu de tes souvenir d’enfance, cette nostalgie d’un idéal que tu chéris depuis toutes ces années ?

Tu serres les poings et sens bien malgré toi un voile humide recouvrir tes yeux. Le reste de la famille s’installe sur le canapé, autour de l’apéritif. Tu entends les babillements du plus jeune, les commentaires acerbes de Pauline, déjà à l’aube de l’adolescence, et la discussion sans remous des parents. Ta sœur t’appelle doucement depuis sa place ; son ton est plein d’une sollicitude qui te met mal à l’aise.

Tu ne réponds pas. Tu as huit ans, tu es assis sur cette même chaise, dans cette même cuisine, et ta mère t’apprend à couper des carottes en forme de fleurs. Elle s’entête à dire qu’elles donneront meilleur goût à la sauce que vous préparez, et tu la crois aveuglément. Son rire empli tes oreilles et le bonheur te sature.

-Ne reste pas là, viens. Qu’est-ce que tu veux boire ?

Les mots de ta sœur semblent lointains, si lointains. Tu as douze ans, tu reviens de l’école sur ton vélo flambant neuf, et une odeur de beignets frais te pousse à pédaler de plus en plus fort, à dévaler la pente qui te sépare de la maison à toute vitesse pour te jeter sur les petits trésors dorés et moelleux qui t’attendent. Ta mère est là, elle est toujours là. Et elle sourit.

Son sourire ne s’éteint que le jour où tu pars en claquant la porte, sans même avoir touché à ton assiette. Ses cheveux grisonnants ont perdu de leur éclat. Ton père fait mine de sa lancer à ta poursuite, hors de lui, mais elle le retient d’une main presque douce. Elle te regarde t’éloigner et son regard pèse sur tes épaules comme un fardeau invisible. Tu sais qu’elle ne t’en veut pas. Elle est triste et, même si tu ne te l’avoueras que plusieurs années plus tard, tu trouves ça bien pire.

Tu te sens coupable, tu ne cuisines plus. Tu as vingt ans et tu ne te sens plus à la hauteur. Tu essaies de toute tes forces de te conformer à ce que tu penses devoir être en tant qu’adulte, mais tu as l’impression d’être incapable d’y parvenir. Tu voudrais te réconcilier avec tes parents, mais tu n’y arrives pas. Tu as hontes, tu as peur, et tu te voiles la face. C’est plus facile ainsi.

Une larme roule sur ta joue et te ne sais plus très bien où tu es. Es-tu seul dans ton minuscule appartement d’étudiant, au retour d’un de tes jobs à temps partiel, un bol de soupe instantané sur les genoux, qui dégage une odeur plus désagréable qu’appétissante ? Es-tu recroquevillé sur ta chaise lors d’un repas de Noël, ravalant les sanglots qui te montent à la gorge quand tu avales une bouchée de marrons tout en feignant difficilement une indifférence qui se veut blessante ? Es-tu dans les bras de ton père, fragiles et tremblants, loin de ces bras forts que tu connaissais si bien hier encore, une odeur d’encens dans les narines ?

Cinq petits doigts s’enroulent autour de ton poignet, te tirant de ta torpeur. L’odeur délicieuse qui t’a accueilli n’a pas disparu. La cuisine n’a pas changé depuis plus de dix ans. Elle s’ouvre sur la salle à manger et, plus loin, sur le salon maintenant silencieux.

Tu baisses les yeux vers le petit garçon qui s’agrippe à toi d’un air presque inquiet. Il te ressemble. Tous les petits garçon se ressemblent, à cet âge. Ou bien est-ce parce qu’il s’agit de ton neveux ? Un goût salé s’est déposé sur tes lèvres.

-Moi, j’aime bien les épinards, annonce-t-il de sa voix nasillarde.

Tu lui souris, sèches tes larmes de ta main libre. Il ne conservera probablement aucun souvenir de sa grand-mère. Tu entends ta sœur se lever et se diriger vers vous.

-Bon Dieu, ne pleure pas devant les enfants…

Tu l’ignores, le petit garçon t’offre un grand sourire et une bouffée de nostalgie vient chasser tes idées noires. Tu es assis à la table de la cuisine, le plat préféré de ta mère mijote doucement non loin de là et, trônant sur une étagère, un petit portrait d’elle te contemple d’un air bienveillant. Ses yeux gris sont posés avec douceur sur l’objectif. Ses cheveux sont ramenés en arrière. C’était le jour de ses soixante ans, et elle rayonnait. Tu la regardes dans les yeux, inspire une grande bouffée d’air.

Tu sais qu’elle te pardonne. Tu sais qu’elle sait. Qu’elle a toujours su, et que c’est pour cela qu’elle t’as transmis son savoir.

Tu te tournes vers ton neveu, dont la patience semble sans fin. Ses grands yeux noisette restent suspendus à tes lèvres lorsque tu prends sa petite main dans la tienne et te penches vers lui :

-Tu veux que je te montre comment couper les carottes en forme de fleurs ?

Il saute de joie, plus enthousiaste que jamais, et ta sœur retourne à son apéritif en levant les yeux au ciel.

Clémence Burgun

Le réseau des Crous organise chaque année des concours de création étudiante dans 7 disciplines artistiques : bande dessinée, film court, nouvelle, photographie, musique, danse et théâtre.
Ce concours de nouvelles était à destination des étudiants inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur français. Pour l’année universitaire 2019-2020, le thème sélectionné est ALCHIMIE.

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