Longue vie à toi – Une nouvelle de Charlotte Faulmeyer

Cela fait déjà cinq bonnes minutes que j’ai arrêté le moteur de la voiture, mais je n’arrive pas à me décider à en sortir. Cette façade jaunâtre de l’unité Alzheimer me donne vraiment envie de fumer une autre clope. Pour la dixième fois je jette un regard sur mon paquet de cigarette ; et pour la dixième fois je constate qu’il n’en reste qu’une. Merde. Il faut que je la garde pour plus tard, je sais très bien qu’il m’en faudra une après avoir vu mon père.

Je sors de la voiture et je me presse sur le parking pour rejoindre l’entrée. Non pas que j’ai hâte mais parce le vent est particulièrement froid aujourd’hui. Je sonne à la porte. Le gardien de jour, comme à son habitude, est occupé à parler avec la jeune infirmière rousse. A travers la vitre je la vois glousser tout en entortillant une mèche de ses cheveux avec le bout de ses doigts. Je tambourine à la porte – un peu plus fort que ce que j’avais prévu car la gamine sursaute – et l’homme fini par venir m’ouvrir la porte. Il m’accueille avec un grand sourire et me lance un « Je ne vous avais pas vu » en rigolant. Sans blague.

Je me dirige aussitôt vers l’escalier : la chambre de mon père est au septième étage mais je ne suis pas fan des ascenseurs (ni de tout autre espace exigu d’ailleurs) alors – tant pis – je monte à pied. Quelques minutes plus tard je débarque, essoufflé, sur le palier du septième. Je survole la salle commune du regard : trois octogénaires sont installés sur le canapé et semblent absorbés par la télé. Cette dernière crache un son grésillant ne laissant aucun doute sur l’époque du téléfilm. Dans le coin le plus éloigné de moi, deux vieux amants discutent. Malgré leur âge, on ressent encore l’amour qu’ils se portent l’un pour l’autre. Assise face à la fenêtre une petite vieille est immobile dans un fauteuil roulant. Une femme de mon âge, sûrement sa fille, lui parle doucement en lui tenant la main. Un vieillard ère dans le salon en se maintenant tant bien que mal à la verticale avec une canne. Un autre fouille tous les recoins à la recherche d’un certain « Didi ». C’est peut-être son arrière-petit-fils, ou son chat, ou qui sait, son dentier. Bref, la salle commune est occupée ; mais comme tous les jours, mon père n’y est pas.

Alors j’emprunte le couloir en direction de sa chambre. Toutes les portes sont closes. Heureusement. Je n’ai pas envie d’être interpellé par un résident qui n’a personne d’autre à qui parler. Je m’engouffre un peu plus dans cet établissement et l’odeur qui règne commence à me piquer le nez : un mélange de renfermé et de rance, parfum typique des peaux trop usées par la vie.

J’atteins la chambre 709 qui m’indique que je suis à mi-chemin de mon calvaire. Sur la porte, une guirlande d’anniversaire : JOYEUX 110 ANS BÉBERT ! C’était il y a quasiment un mois déjà. L’une des infirmières, avait organisé une petite fête dans le salon. Et c’est en voyant l’état d’Albert à 110 ans que j’ai réalisé ce qui attendait mon père, ce qui attendait chaque patient de cette unité, et finalement, ce qui m’attendait moi aussi.

Je continue mon parcours en accélérant la cadence : je ne veux pas m’éterniser ici. Deux mètres devant moi, une porte de chambre s’ouvre et m’oblige à arrêter ma course. Une grande femme brune un peu boudinée en sort : c’est Marie, l’infirmière qui s’occupe de mon père. Elle sursaute en me voyant.

« Vous m’avez fait peur », dit-elle en laissant s’échapper un petit rire nerveux.

Je lui adresse un léger sourire. « Vous aussi. »

Elle rigole et baisse la tête, un peu gênée. Lorsqu’elle la redresse, son sourire a disparu. Elle jette un regard rapide vers le fond du couloir où se trouve la chambre de mon père, puis se tourne à nouveau vers moi. « Il est… », elle hésite. Elle doit sûrement chercher ses mots, le genre de mots que l’on dit pour réconforter les proches, pour leur donner de l’espoir, même si on sait qu’il n’y en a plus. Elle déglutit. « Il est dans sa chambre. Si vous avez besoin de moi je serai dans la salle commune. ». Et sans un mot de plus, elle s’en va. C’est pour ça que je l’aime bien Marie. Elle n’est pas hypocrite comme tous les autres. Elle sait que mon père souffre, et elle ne le nie pas.

J’atteins enfin mon objectif. La main sur la poignée, je prends une grande inspiration, puis j’ouvre la porte. La chambre de mon père n’a rien de macabre en soi. Un lit double, une table de chevet, une commode avec des photos de moi et de maman posées dessus, deux fauteuils, une table ornée d’un pot de fleur, une télévision, une salle de bain standard, et des murs bleu clair – assortis à la couleur des rideaux. Mon père est installé sur l’un des fauteuils et lit le journal comme à son habitude.

« Bonjour papa ! »

Il me regarde. Il pose son journal sur la table. Il se lève et viens vers moi. Il ouvre la bouche pour dire quelque chose mais finalement se ravise. Alors, avec un pincement au cœur, j’explicite.

« Papa, c’est moi, ton fils unique, Alexandre. Comment ça va aujourd’hui ?

– Ah oui, Alex ! Bien sûr ! Il rigole, sûrement pour cacher son embarras, et me donne une tape amicale dans le dos. Ma foi ça va… ça va. Je m’ennuie un peu, mais ça va… Il retourne s’asseoir sur son fauteuil et me demande : Et toi mon fils qu’est-ce que tu deviens ? »

Pendant de longues minutes je lui refais le topo quotidien : mon boulot qui m’épuise, ma femme que j’aime, le spectacle de fin d’année de ma fille, les ballades du week-end avec le chien, la voiture qui était tombée en panne… On rattrape soi-disant le temps perdu même si tout cela, en fin de compte, je lui ai déjà raconté hier.

Il a l’air content de perdre son temps à m’écouter raconter toutes ces histoires, qu’il ponctue de quelques-uns de ses vieux souvenirs. Et comme tous les jours je me prête au jeu et je fais semblant de les entendre pour la première fois.

Mais plus la discussion s’étale, plus la confusion s’incruste dans les vestiges de sa mémoire. Les dates, les noms, les actes se confondent. Ce n’est plus un trou de mémoire mais un gigantesque trou noir, avide du moindre souvenir, qui ronge mon père de l’intérieur. Les débris qui s’en échappent sont de plus en plus sombres. Les aventures d’autrefois s’effacent et abandonnent ce vieillard, seul, face à l’ennui. La nostalgie des années de jeunesse a capitulé devant la mélancolie des vieux jours. L’amour de sa vie s’est volatilisé, ne laissant que le deuil.

« Je suis fatigué, finit-il par m’avouer. Lorsque je me lève le matin, je ne me rappelle de rien. Lorsque je lis le journal, je n’y comprends rien. Ce monde dehors, ce n’est plus le mien. Même à l’intérieur de ces murs je suis désorienté. J’ai besoin d’aide pour me rappeler de manger, pour me rappeler d’aller aux toilettes, pour retrouver ma chambre. Je suis fatigué, fatigué de vivre, fatigué d’attendre la mort. »

Mon père pleure désormais, et moi aussi. Ce discours je l’entends tous les jours. C’est un appel à l’aide, le cri de désespoir d’un homme condamné. Condamné à mourir ? Non. Condamné à vivre. Un homme à l’esprit malade, un esprit malade dans un corps sain, un corps sain que l’on prive de la mort.

Tout ce temps passé à chercher l’immortalité, et où en sommes-nous ? Que diraient les alchimistes en voyant la tournure que prend l’éternité ?

Je jette mon mégot de cigarette par la fenêtre, et je démarre la voiture. Il faut que je passe au bureau de tabac.

Charlotte Faulmeyer

Le réseau des Crous organise chaque année des concours de création étudiante dans 7 disciplines artistiques : bande dessinée, film court, nouvelle, photographie, musique, danse et théâtre.
Ce concours de nouvelles était à destination des étudiants inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur français. Pour l’année universitaire 2019-2020, le thème sélectionné est ALCHIMIE.

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