Le pain de viande – Une nouvelle de Gaspard Gaget

À chaque repas, nous accomplissons un geste d’une portée rituelle majeure. Un culte des ancêtres qui n’a pas été révélé jusqu’ici. Plongeant trois doigts dans un pot de gros sel pour en jeter une poignée dans une casserole, comme la sorcière jette une substance magique dans la potion. [Baptiste Morizot]

C’est à dire que personne ne m’avait jamais vraiment appris à cuisiner. Bien sûr, j’avais pu observer ma grand-mère, puis ma mère s’activer en cuisine, si bien que j’ai longtemps pensé que le métier de chef n’était réservé qu’aux femmes. Je me souviens de l’expression de “coup de feu” apprise en classe de primaire, pour signifier ce moment où les cuisinières s’agitent devant un concert de casseroles cuivrées.

À la maison, le coup de feu commençait généralement vers dix heures. La cuisine prenait alors des allures de grand restaurant. L’accès en devenait interdit, les instruments s’accordaient. Bouilloire, casseroles, rapes, fouets, minuteur, hachoir, four à chaleur tournante, un vaste nuancier de fréquences et de temps émergeait du sanctuaire bien gardé, d’où j’avais été banni afin de ne pas interférer au bon déroulement de la répétition générale. Le concert avait lieu chaque jour à douze heures quinze précises. Un signal, ou plutôt plusieurs signaux concomitants, indiquaient que le passage à table serait imminent. L’expression “passage à table” m’ayant d’ailleurs toujours paru quelque peu abstraite, tant ces passages obligés étaient pour moi des éternités. Étrangement, alors que chaque répétition faisait jaillir de la cuisine un tintamarre tel qu’il augurait un concert rocambolesque, celui-ci se déroulait invariablement dans un silence de plomb. Ou plutôt, dans un silence d’argent, puisque seul le tintement métallique du service hérité de tante Ida avait droit à la parole. L’ouverture laissait place aux habituels mouvements de cette sonate de chambre roborative : entrée, plat, fromage, dessert. Un ou deux entractes me laissaient habituellement la joie de me dégourdir un peu les jambes, et c’est à corps élancé que j’allais ravitailler la corbeille à pain ou descendais chercher le fromage à la cave, offrant ainsi un peu de liberté à mes muscles galvanisés par le retour du mouvement. Le traditionnel mot du chef concluait le dernier mouvement. Un las et monocorde “tu peux débarrasser chéri”, auquel succédait la rythmique syncopée de l’empilement des assiettes. Inutile de préciser que mon ticket enfant ne m’autorisait nullement à assister au “bis” du café qui concluait invariablement chaque concert.

Une fois les instruments rangés par mes soins dans la salle de répétition, j’étais cordialement convié à quitter les lieux pour regagner mon donjon, tandis que la cheffe et son éternel public solitaire, mon grand-père, jouaient les prolongations. À grand renfort de biscuits, de chocolats, et de café, ils migraient au salon, abandonnant la salle à manger et la cuisine, comme on quitte un champ de bataille après la victoire. Les réjouissances étaient bien finies et ayant regagné mes quartiers, les échos délicieux du banquet me revenaient par bribes, comme un dernier écho pianissimo de cette fête délicieuse.

Et chaque jour la cérémonie reprenait, toujours semblable, chaque fois différente. Infinies variations de ce répertoire ancestral de ma grand-mère, où chaque concert rivalisait de virtuosité avec le précédent. Finalement, je m’allongeais, repu, dans ma cabane de coussins, prenant soigneusement le temps de savourer le souvenir de chaque bouchée, avant de sombrer dans un sommeil de prince.

Les années passèrent, tant et si bien qu’un beau jour, le petit prince que j’étais se vit contraint de quitter ses quartiers, d’abandonner le château, l’orchestre et la salle de concert, pour partir étudier en ville. Précipité au rang d’étudiant, plus par nécessité que par choix, je fus contraint de  sacrifier mon royaume, le banquet et les délices de sa petite musique de nuit.

J’atterris, comme par erreur, dans une petite chambre de treize mètres carrés, perché au dernier étage d’un vieil immeuble décrépi. Outre la modestie du loyer demandé – car c’était un des derniers immeubles du quartier à ne pas avoir été rénové ou détruit par les promoteurs, sa solitude désuète me semblait familière et de bon augure face aux difficultés qui s’annonçaient. Je crois qu’inconsciemment, il me rappelait ce vieil arrangement de bric et de broc qui servait d’appartement à l’oncle de Jacques Tati, et que j’avais toujours préféré aux nouvelles résidences flambant neuves.  Treize mètres carrés, c’est étrangement petit lorsqu’on est accoutumé aux châteaux. Si petit qu’il me parut évident qu’aucun orchestre n’accepterait plus de jouer à domicile. Sans ma grand-mère pour chapeauter l’ensemble, qui dirigerait les répétitions ? Qui préparerait le programme ? Et, puisque j’étais désormais seul sur mon île déserte de banlieue, pour quel public ? Quelle merveilleuse alchimie pourrait bien faire jaillir de mon modeste réchaud à induction une musique aussi vivante et chatoyante que celle qui résonnait invariablement dans les salons dans mon royaume perdu ?

Les musiciens avaient bel et bien déserté, et je sentais mes papilles s’atrophier de jour en jour. Insidieusement, la brèche ouverte dans mon quotidien se faisait de plus en plus pesante. Bien sûr, les études étaient intéressantes, les collègues plutôt agréables et sympathiques dans l’ensemble. Mais comme le ciel me paraissait triste et, privé de la petite musique de mon enfance, je me surpris à compter les jours qui me séparaient des prochaines vacances, promesse d’un retour au royaume comme celle d’un retour à la vie. Après des semaines mornes et grises au rythme des pâtes à l’huile d’olive et du riz au curry, je sentis qu’il me fallait me ressaisir, rapidement, avant que le bourdon finisse par avoir raison de moi et de mes projets.

Parmi le ramassis d’inepties circulant sur internet, force est de constater que la page web de la ville fait exception au tableau. Je ne pousserai pas l’hypocrisie jusqu’à affirmer la consulter plus fréquemment que Facebook, mais jedois néanmoins figurer parmi les visiteurs les plus assidus. La raison en est simple : depuis la rentrée, j’ai toujours été incapable de retenir de manière précise et définitive les horaires de la piscine municipale, tout comme ceux de la bibliothèque, dont je finirais par penser que leur “logique” dut être imaginée par quelque sadique fonctionnaire, désireux de semer le trouble chez tout étudiant normalement constitué. Sur ce magnifique site, à la police rétro digne des meilleurs génériques de téléfilms allemands des années 2000, figurait un onglet qui m’avait jusqu’à lors paru sans intérêt, où l’on pouvait lire : “jour et horaires des marchés”. Clic. “Mon quartier” Clic. “Tous les mercredis. Producteurs, fruits, légumes, poisson, viande, fleurs.” Je pris note.

Devant les étalages, je décidais de me laisser guider par les couleurs, les formes, les senteurs, essayant tant bien que mal de faire ressurgir de ma mémoire les souvenirs culinaires des temps de mon royaume déchu. J’avais prévu qu’une matinée entière ne serait pas de trop, vu l’ampleur de la tâche, et séchait allègrement les cours, non sans une pointe de culpabilité. Mais enfin, aux grands travaux les grands moyens, et il ne s’agissait pas de lésiner. À mon retour, je déposais le butin de l’expédition sur le bureau qui me servait de table de cuisine (à moins que ce soit ma table de cuisine qui me servait de bureau). Je scrutais les ingrédients les uns après les autres d’un regard ahuri. Débuta alors dans ma tête un vaste ballet imaginaire. Il s’agissait de retrouver, dans mes souvenirs, les combinaisons dont seule ma grand-mère avait le secret. J’en salivais d’avance mais la tâche s’avérait ardue. La pauvreté et la piètre quantité des instruments à demeure pour mon petit orchestre de chambre n’auguraient rien de bon, sans compter la promiscuité forcée des plaques de cuisson, du lit, de la table-bureau, et surtout de l’étendage à linge, qui m’imposait une créativité gymnastique perpétuelle et une virtuosité de mouvements corporels tous plus incongrus les uns que les autres.

Après des heures d’expérimentations en tous genres dans l’espoir insensé de reconstituer de mémoire une recette secrète que je n’avais jamais apprise, le réveil programmé du téléphone portable retentit bruyamment. Un doux fumet emplissait les treize mètres carrés de l’unique pièce, clôturant le ballet frénétique des ustensiles d’une laborieuse répétition générale. Au milieu d’une foule de souvenirs qui m’étaient revenus à la bouche, au nez et aux oreilles, j’avais choisi le pain de viande, accompagné de ses carottes à l’estragon. Ce plat, qui pouvait sembler somme toute assez commun pour le cuisinier lambda, représentait pour moi la quintessence de la gastronomie de mon enfance. Aucun spectateur n’avait été convié. Je dressais la table avec cérémonie, comme pour honorer la mémoire d’un vieux rituel désormais obsolète. Enfin, quand tout fut prêt, je me servis délicatement à l’aide d’une cuillère à soupe et m’assis devant l’assiette fumante. La table-bureau faisait face à une petite fenêtre. On y devinait quelques oiseaux perchés sur les crêtes des toits alentour. Impossible de dire pourquoi mon coeur battait si fort, comme si je sortais du bassin après un kilomètre de crawl. Après tout, tant pis si toute cette petite parenthèse n’avait servi à rien. L’essentiel aura été d’essayer, et je continuerais d’aller au resto’u qui, accordons-le, n’est pas si mal en définitive.

D’une main tremblante, je saisis fourchette et couteau, découpais un morceau de pain de viande puis piquais quelques carottes. D’un léger mouvement du bras, je plongeais l’ensemble dans la sauce brunâtre. Plus rien ne bougeait dans la chambre, les meubles s’étaient tus.

À l’instant où ma bouche se referma sur la fourchette, tout se mit à vibrer autour de moi. Je revis les yeux de ma grand-mère, ses mains pleines d’amour, les motifs de son tablier, la batterie des casseroles suspendues au mur, les carreaux noirs et blancs au sol de la cuisine. Une seconde, j’entendis l’écho de l’argenterie résonner dans l’espace, dernier accord sotto voce de mon enfance disparue. La chambre s’était étirée, les murs repoussés : je possédais désormais mon propre royaume.

Gaspard GAGET

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Le réseau des Crous organise chaque année des concours de création étudiante dans 7 disciplines artistiques : bande dessinée, film court, nouvelle, photographie, musique, danse et théâtre.
Ce concours de nouvelles était à destination des étudiants inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur français. Pour l’année universitaire 2019-2020, le thème sélectionné est ALCHIMIE.

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