Croquis de confinés : Haleh Zahedi

Il aura fallu 8 semaines pour que nous puissions sortir, a priori, sans attestation. Depuis 8 semaines, ce petit morceau de papier nous permet d’être « en règle » et nous octroie un brin de liberté. Si tant est que nous puissions y trouver une certaine liberté puisque ce formulaire – qu’il faut toujours avoir avec soi – indique le motif et l’heure de sa sortie. Veillez à ne surtout pas dépasser le temps imparti. Mes petites sorties régulières hors de mon appartement m’ont permise de redécouvrir ma ville, d’être plus attentive au chant des oiseaux, aux façades des immeubles autour, d’être – finalement – plus sensible à la géographie de ma ville.

Haleh Zahedi s’est saisie de cette attestation qui nous est aujourd’hui commune à toutes et tous, pour en faire quelque chose, pour en faire autre chose, pour lui donner une intention artistique. Si au départ, le travail plastique sous cette forme s’est fait par dépit car Haleh Zahedi n’était pas en possession de son matériel, ces croquis sont ensuite devenus des jeux. Des jeux d’expressions, un regard sur la liberté. Un regard sur le monde, sur l’enfermement aimé ou subi, imposé dans les deux cas.

© Haleh Zahedi – 2020

Un être humain, de profil, la taille, le corps et le visage marqués. Affaibli, la main est fixée au corsage. Le regard pointe vers le haut, une effluve de micro-organismes s’échappe de la bouche. Inspirez, expirez ! Sentez-vous le doux parfum sournois de ce virus ? On entend tout et son contraire à son sujet. Il ne serait pas plus méchant qu’une grippe, etc. Quoi qu’il en soit, il est là et ceux qui pensent qu’il a quitté le nid se trompent durement. Le covid est bien installé, et que nous ayons la liberté de sortir ou l’obligation de rester chez nous, il va rester ici pendant un bon moment. Nous devons faire avec. Les motifs de sorties inscrits sur l’attestation viennent entourer cet être humain. Nul ne sait la raison de sa sortie. Nul ne sais s’il s’agit d’une personne asymptomatique, porteuse ou non. Finalement peu importe. Arrêtons de parler de « distanciation sociale », parlons plutôt de « distanciation physique ». Arrêtons d’être dans une forme de délation. Soyons citoyens.

© Haleh Zahedi – 2020

Les animaux ont repris leurs droits. Je suis une citadine, mais pas besoin d’être en forêt pour comprendre et entendre que les animaux ont retrouvé une forme d’épanouissement. Les corneilles, hirondelles, pies, moineaux font entendre leurs chants. Si ma mère était là elle saurait me dire quel chant appartient à tel oiseau. Moi je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que les oiseaux n’ont pas besoin de leur attestation pour occuper de façon inédite des espaces qui leurs étaient interdits. Les oiseaux et autres animaux nous toisent et ils ont bien raison. La nature ne doit absolument pas perdre ce qu’elle a gagné durant le confinement. Haleh Zahedi observe cette corneille et lui rend ses lettres de noblesses. L’oiseau vole, va, vit, devient. En cette période anxiogène, il serait nécessaire que nous, êtres humains prenions un peu de hauteur.

© Haleh Zahedi – 2020

Les deux croquis précédents ont été réalisé au fusain. Celui-ci est fait au stylo bille. Deux oiseaux sur un fil, des corneilles sans doute ? Elles regardent deux formes hybrides, mi-humaine, mi-bactérie qui s’enlacent ou se regardent ? Ces formes hybrides sont entourées d’une foule de personnages qui semblent attendre, en fil indienne. Si la croix cochée est celle du déplacement pour effectuer des achats de première nécessité, alors ces gens font sans doute la queue pour entrer à l’intérieur d’un supermarché. Sous les pieds de cette forme hybride virale, des visages, anonymes ont le regard effacé sous un trait blanc.

Les croquis d’Haleh Zahedi invitent à l’introspection. D’ailleurs « regarder à l »intérieur de soi » nous a été imposé pendant deux mois. Que faire d’autres quand on est invités à ne pas bouger des quatre murs qui nous entourent. Que faire d’autre que de porter une forme d’attention à ses propres sensations ou états. De faire un état des lieux des émotions qui nous assaillent.

Merci Haleh Zahedi de nous partager tes croquis de confinée. Merci d’avoir donné une autre vie à ces mornes attestations. Merci de nous rendre attention au monde et de mettre en lumière par le noir, les émotions qui se profilent à l’horizon.

#SortezMasqués #SortezSeulementSiNecessaire

Anaïs Roesz

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