Dessins de confinement par Thomas Genet

Thomas Genet est architecte de métier et à ses heures perdues il ouvre des fenêtres sur le monde. Notre monde est bouleversé. Il est comme suspendu. Nous vivons, en France et dans plusieurs pays du monde, une simultanéité du confinement. Tous ensemble mais parfois si seuls. Si les élans de solidarité se multiplient, les élans égoïstes restent malheureusement bel et bien présents. Dans cette expérience solitaire, en couple, en famille ou entre amis, les fenêtres de Thomas Genet sont des moments suspendus, des liens vers l’autre. On tisse, à travers nos fenêtres, des moments de partage, des moments de vie, qui étaient jusqu’ici insoupçonnés. Dans les dessins de Thomas Genet, la figure humaine est physiquement absente. Elle est pourtant perceptible. S’il n’est pas physiquement présent, l’être humain est palpable et se manifeste par des petites choses, des petits éléments.

© Thomas GENET

Notre fenêtre fait face à deux autres fenêtres, deux appartements différents, côte à côte. Qui vit là ? Ces gens se connaissaient-ils avant le confinement ? Avaient-ils seulement pris la peine de se sourire un jour dans la cage d’escalier de leur immeuble ? Aujourd’hui, un fil et deux boîtes de conserve servent de lien, indéfectible contre la monotonie des jours qui passent, contre l’ennui, contre la solitude. Une voix, deux voix, portées à quelques centimètres de soi. Ne pas se voir mais s’entendre. Ne pas pouvoir se toucher mais s’entendre. Poser la voix au creux de l’oreille de l’autre, lui murmurer des mots, qui n’ont jusqu’ici jamais été dit. C’est aussi ça, ce que nous vivons maintenant. Une sorte de pause dans ce trop-plein quotidien qui nous assaille. Une sorte d’arrêt sur image, pour pouvoir respirer à nouveau. Car si la planète respire, le souffle du monde sera sans doute beaucoup plus doux. Si les fenêtres sont pour l’instant fermées, si ce lien vocal est pour l’instant inutilisé, j’aime penser que quelques minutes seulement nous échappent. Bientôt deux bouches, viendront se susurrer des mots doux à l’oreille.

© Thomas GENET

Une fenêtre ouverte cette fois. Des linges noués ensemble comme porte de sortie, comme échappatoire. Nul ne sait si l’occupant s’est déjà enfui, si c’est une question de minutes, d’heures ou de jours. Lorsqu’on nous empêche de sortir – même pour la bonne cause – tous les moyens sont bons pour aller voir ailleurs. Quel ailleurs ? On pense aux prisonniers, à cette image que les linges noués vers l’extérieur renvoient. A cette fuite en avant. Est-ce une fuite vers l’extérieur ou un retour chez soi, dans son cocon. Dans son espace, qui apparaît aujourd’hui comme parfois trop exigu. On se sent prisonnier. On nous empêche de vivre les choses habituelles. Et pourtant. Cette rue, cet espace extérieur est aujourd’hui de mauvaise augure. L’intérieur est une enveloppe. La fenêtre une porte ouverte. La fenêtre est un champ de possibles. Un chant des possibles.

© Thomas GENET

Au cœur de ces immeubles gris, du linge sèche au soleil et brave le vent. Ce fil tendu entre deux immeubles est symbole de partage. Il met en exergue la vie, la chaleur humaine. La couleur des vêtements vient rompre la monotonie du gris des bâtiments. Ils font voir le paysage autrement. Ils modifient le paysage. Seuls deux balcons semblent être connectés. Ils suspendent le temps.

La temporalité et les lieux dans les dessins de Thomas Genet sont intangibles. On ne sait pas où et quand ces moments ont été capturés. On peut être à Vesoul autant qu’à Buenos Aires. Avec peu de traits, peu de couleurs, notre esprit vagabonde et se laisse porter. Mais tous ces lieux nous sont communs, connus. On se sent proche de ces représentations. Si ce n’est pas ma fenêtre ça peut être autant celle d’un inconnu que celle d’un ami, d’un amant. On peut se projeter. C’est nous, c’est eux, c’est moi, c’est lui, c’est elle. Tous ensemble, invisibles à l’œil, mais pourtant si présents.

Entre absence et présence, je choisis l’ouverture au monde. Une fenêtre sur le monde. Une fenêtre sur l’avenir. Et je terminerai par un poème de Charles Baudelaire, qui fait – à mon sens – écho aujourd’hui.

  Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
      Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
      Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.
      Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.
      Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

Charles Baudelaire – Le Spleen de Paris

Soutenons les artistes. Restons chez nous. Merci à Thomas Genet de nous partager ses bribes de vie.

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