l’eveil du printemps ou une critique de l’education

La morosité ambiante n’est guère propice aux réjouissances printanières. Averses tempétueuses, devenir climatique anxiogène, crise sanitaire… la grisaille est aussi bien dans l’atmosphère que dans notre esprit. Désormais, lectures, films et autres œuvres artistiques s’avèrent de puissants complices dans notre quête de divertissement.

C’est pourquoi les pièces de théâtre sont écrites. Tantôt œuvres littéraires, tantôt spectacles vivants ; la virtuosité de leurs mises en scène renforce l’esthétique émotionnelle et visuelle des dialogues créés au préalable par l’auteur. Dans un imbroglio de palabres pittoresques, les personnages incarnés prennent vie, explorant les tréfonds de caractères fantasques, voire tourmentés. Mais toujours exaltés par un imaginaire prolifique. Certes, tragédies et comédies représentent la société de leur temps et dépeignent des protagonistes à l’image d’un panel précis d’une population choisie. Toutefois, certaines fresques satiriques traversent les époques et restent immodérément intemporelles.

L’Eveil du printemps de Frank Wedekind est de cet acabit. Ecrite en 1890 et mise en scène en 1906 par Max Reinhardt, cette pièce en trois actes illustre le théâtre expressionniste allemand ; le sujet exploité demeure d’actualité. Longtemps censuré par le régime autoritaire répressif de l’époque, l’auteur de confession juive est bien encore aujourd’hui méconnu en France. Pourtant, sa plume acerbe est d’une étonnante véracité. En effet, sous couvert d’un sujet somme toute banal et frivole, l’écrivain offre une vision de l’être, en proie à un combat perpétuel entre sa nature et ses aspirations ; une dichotomie intérieure et constante pouvant amener quelqu’un à commettre des péchés, dont l’issue est toujours la condamnation. D’ailleurs, les victimes de la jeunesse deviennent des criminels, jugés par des adultes peu compatissants, et surtout intransigeants, ayant oubliés qu’ils furent, jadis, des adolescents en plein questionnement existentiel.

Le fil conducteur de cette « tragédie enfantine » – comme ainsi sous-titrée – est la métamorphose corporelle et sensorielle au passage de l’enfance à l’âge adulte. L’innocence se perd au profit d’une nature humaine en exaltation. Les affres ressenties par des éphèbes suicidaires et de candides nubiles sont relatées avec justesse et sincérité. Toutefois, l’impression réaliste et intime qui se dégage des dialogues entre garçons semble disparaître dans les discussions, davantage fantasques, des protagonistes féminins. Une véritable différence entre les deux sexes est effectivement à constater. L’auteur semble avoir doté ses personnages masculins d’attraits intellectuels et philosophiques, tandis que les jeunes filles sont superficielles et ingénues ; les premiers cherchent à faire l’expérience de la vie, alors que les secondes restent ancrées dans un imaginaire puéril.

Affirmant, un brin blasé, que « la vie est d’une platitude insoupçonnée », les jeunes gens souffrent d’une nostalgie précoce. A travers leurs préoccupations, ils évoluent jusqu’à parvenir à une clairvoyance inattendue sur les relations humaines et la nature égocentrique de chacun, dépassant même le raisonnement de leurs ascendants. Leçons de moralité, jugements et interrogations sur l’éducation rythment cet épique récit. Les comportements déviants des enfants obligent leurs parents à se remettre en cause et à prendre leurs responsabilités, malgré une volonté farouche de se considérer comme exemplaires. « Nous ne sommes pas des saints », consent néanmoins l’un d’entre eux.

Au terme du troisième acte, l’apparition de fantômes marque le conflit interne de l’adolescent affligé. Figurant telle la manifestation de son inconscient, « l’homme masqué », en l’occurrence, aide le protagoniste de la scène à comprendre les événements de la vie en lui proposant une définition de la morale, quelque peu obscure : « Par morale, j’entends le produit réel de deux grandeurs imaginaires. Les grandeurs imaginaires sont devoir et vouloir. Le produit s’appelle morale et ne laisse pas dénier sa réalité ». Afin d’éclairer le message subtil de Frank Wedekind, un exposé donné à la Société psychologique de Vienne en 1907 fait suite à la pièce. Plusieurs intervenants s’intéressent à la problématique générale de l’œuvre, notamment l’éminent psychanalyste Freud, instigateur des recherches sur la sexualité infantile. D’ailleurs, son jugement incisif sur cette tragédie est sans équivoque – « pleine de mérites. Ce n’est pas une grande œuvre d’art, mais elle restera comme un document, qui intéresse l’histoire de la civilisation et des mœurs »

Caroline.

WEDEKIND, Frank, L’Eveil du printemps. Tragédie enfantine, traduit de l’allemand par François Regnault, préface de Jacques Lacan, Editions Gallimard, 1974 pour la traduction française

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