Debout #2 : DanyCaligula et Le Seum du Sens

Dans la série « Debout ! » je vais te présenter des œuvres dont les personnages ont su prendre le pouvoir et réaliser leurs ambitions. Il ne s’agira pas de vous montrer par de multiples exemples que « quand on veut on peut », « il suffit d’avoir un peu de volonté » ou autre phrase à la gloire du self-made-man au bon vieil accent libéral. Je souhaite plus simplement vous faire découvrir des parcours sinueux et portés par des personnages qui chercherons à dépasser leur condition en surmontant les limites, leurs doutes et leurs craintes en toute humanité, sans poncifs d’exemplarité. Pour ce premier article, je vous propose un film :  Le Seum du Sens.

DanyCaligula est un youtubeur dont la chaîne a été créée en 2013. Dans ses premières vidéos, il vulgarisait la philosophie à travers de grands thèmes généraux et susceptibles de parler à tous : le bonheur, l’éducation ou encore le sens de la vie. Il a également produit des contenus politiques avec des analyses de la société et de l’économie, s’engageant dans les mobilisations contre la loi travail de 2016 ou en faveur de la culture du libre. Suite à une longue absence due notamment à un harcèlement massif, DanyCaligula est revenu sur internet avec une longue « Réponse » où il commente les différentes insultes qu’il a subites dans une vidéo au texte fort et au montage impressionnant. Ce grand retour n’était qu’un début qui l’a mené à réaliser son premier long-métrage, Le Seum du Sens, sorti le 20 septembre 2019.

Le film, financé par le CNC et un crowdfunding sur Ulule prend une forme similaire à sa Réponse à Internet où un texte fondu dans une ambiance sonore marquée accompagne des images d’ambiance, illustrant plus ou moins évidemment le propos. Le son et l’image peuvent s’apprécier séparément tant ils sont tous deux finement travaillés, justement dans ce but précis. Le Seum du Sens est divisé en cinq parties : Sens, Seum, Amour, Artiste, Cosmos, des thèmes chers au créateurs puisqu’ils étaient déjà transversaux à ses travaux précédents. Cette fois, cependant, il ne s’agit pas de vulgariser des concepts dans un format didactique mais de lâcher, dans une prose riche, un cri du cœur, des questions, des angoisses, tout ce que l’artiste a sur le cœur et la conscience.

Bien qu’écrit, le propos est imparfait, volontairement. DanyCaligula n’a pas cherché à policer un discours pour lui donner une portée militante. « Volontairement ambigu » et « adolescent » d’après l’auteur lui-même, le film n’a aucune prétention de pureté. En cela il peut être à la fois dérangeant et libérateur. Les questions que la voix pose, les angoisses qu’elle exprime, tout le monde peut les avoir ressenties sans forcément avoir voulu les exprimer clairement. Les différentes parties du film devaient initialement composer autant d’épisodes d’une série et sont finalement réunis dans le long-métrage qui existe aujourd’hui. Elles ont chacune une direction artistique propre et très marquée, sans pour autant faire perdre en cohérence à l’œuvre globale. Le ton de la voix est également très variable, à l’image des divagations du narrateur qui se livre sans pudeur. Des thèmes profonds comme très matériels voire d’apparence futiles sont abordés tout au long du film avec le « je » omniprésent de l’angoissé. Journal intime audiovisuel, Le Seum du sens, n’est ni un manifeste ni une leçon.

DanyCaligula, Le Seum du Sens
DanyCaligula, Le Seum du Sens

Les images ont beaucoup dérangé par leur côté « egotrip » avec beaucoup de plan ou DanyCaligula et ses collaborateurs, Ibrahim Delisse et Elvire Albessard, regardent fixement la caméra. Le tout avec un texte essentiellement conjugué au « je » est perçu comme du narcissisme de la part du vidéaste et parfois même comme le symbole d’une époque où l’individualisme bla bla… je vous laisse écouter n’importe quelle émission de télé qui évoquerait les réseaux sociaux pour compléter l’idée. Alors il est vrai que cette contemplation de soi peut être dérangeante mais les images sont si belles et, malgré leur superficialité supposée, servent le propos.  L’affichage de marques comme Nike a également été critiquée comme contraire aux engagements politiques de DanyCaligula mais celui-ci participe à l’esthétique faisant penser à un clip et au propos marqué par l’authenticité.

DanyCaligula, le Seum du Sens
DanyCaligula, le Seum du Sens

On peut ajouter aux clips les mangas et animes aux influences de DaniCaligula dont le film a d’ailleurs été sous-titré « L’esprit Shonen » dans son premier trailer. On retrouve effectivement dans son long-métrage des références aux valeurs traditionnellement porté par ce genre destiné aux jeunes garçons telles que l’amitié forte ou le dépassement de soi. Ces références sont très présentes dans son travail de manière général, notamment dans les images de sa Réponse à Internet. Enfant d’internet, DaniCaligula enrichit son propos des influences de sa culture, autant savante que populaire, si tant ait qu’il faille séparer les deux.

J’ai choisi d’intégrer le travail de DanyCaligula à la série « Debout ! » pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ses vidéos, que je regarde puis bien des années maintenant, ont participé pleinement à ma dé/re/construction de jeune adulte. Certaines ont ouvert des questionnements qui ont permis d’avancer dans ma réflexion sur la politique et la société tandis que d’autres ont apporté du baume ou du vinaigre aux plaies de mes angoisses. Dès les débuts de sa chaîne, et malgré un ton qui était alors volontairement détaché des spectateurs via un personnage de prof, DanyCaligula porte une grande générosité dans le partage de ses connaissances et de sa vision de la philosophie comme devant aider à vivre et à penser, non pas seulement pour réaliser des exercices académiques. Après une première détente du ton dans ses vidéos politiques, DanyCaligula ouvre les vannes dans ses derniers travaux, Réponse à Internet et Le Seum du Sens.

Je ne peux imaginer la force, le courage qu’il lui a fallu pour produire ces monstres de vulnérabilité et de sensibilité dans le contexte actuel des réseaux sociaux. En fait, cette verve, cette haine et ces espoirs en sont le simple fruit, de ce contexte. Par ses textes, l’artiste touche juste les démons qui sommeillent en nous mais également les forces de la nature que nous sommes. Il ne s’agit pas d’enfouir les ténèbres pour prétendre à une pureté morale ou éthique mais de faire jaillir au grand jour l’effroi qui nous assaille et les espoirs qui nous portent. En cela, l’œuvre de DanyCaligula est profondément généreuse et libératrice, offrant un témoignage fort, un miroir dur et réconfortant, des pistes pour se lever et aller de l’avant.

Je vous recommande donc chaudement ce long-métrage qui se regarde aussi bien qu’il s’écoute. Sa densité peu effrayer mais est aussi une bonne excuse pour y retourner, le recul aidant parfois à mieux saisir le propos. DanyCaligula a d’ailleurs commenté son film dans un live en rediffusion sur sa chaîne.

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