FEFFS : le prix de Grammartical !

Lundi 24 septembre.

Mon premier réflexe est de fondre sur mon sac à dos pour en tirer le livret de programmation, le feuilleter fébrilement jusqu’à la double plage de planning afin de choisir les séances auxquelles j’assisterai aujourd’hui… avant de réaliser que ça y est, c’est déjà fini. Comme toujours, cette nouvelle édition du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg s’achève avec un petit goût de frustration, celle de ne pas être parvenu à voir la totalité des métrages proposés. Qu’à cela ne tienne, FEFFS, je prendrai ma revanche l’année prochaine !

Que dire après 10 jours intensifs de films de genre ? Après des Midnight movies déjantés, après avoir couru d’une séance à une autre, après des discussions enfiévrées avec des étrangers à la sortie d’un film en compétition, après s’être endormi devant le soporifique Pity et tremblé devant l’effrayant Aterrados ? Que dire, à part qu’on a tous hâte d’être à l’année prochaine, pour une nouvelle édition dont on nous promet qu’elle sera « au moins aussi incroyable que cette année » ?

Peut-être est-il temps de dire un mot sur le grand gagnant de ce FEFFS (ayant reçu le prix du Jury et du public), j’ai nommé : le claustrophobique Cutterhead !

Prix du jury et du public : Cutterhead

Tête de cutter

Alors, à l’annonce du titre, j’ai d’abord pensé qu’on allait suivre les tribulations d’un serial killer découpant gentiment des visages à l’arme blanche, mais il n’en est bien évidemment rien.

Cutterhead, c’est en fait le nom d’une machine servant à creuser des métros, la tête d’une foreuse, tout bêtement. Voilà, au FEFFS, on ne fait pas que voir des âneries sur grand écran, on se cultive aussi, nom de nom.

Ce premier long métrage de Rasmus Kloster Bro nous entraîne quelques mètres sous terre, lors de la construction d’une ligne de métro dont on comprend qu’il s’agit d’un grand projet européen. Pour la petite histoire, le lieu du tournage est un réel chantier de métro, que le réalisateur avait la joie d’observer tous les jours depuis sa fenêtre. Il y a des hasards qui forment des destins.

Il est où, le ciel ?

Rie, jeune mère de famille et journaliste, se rend dans le chantier afin d’interviewer des ouvriers et prendre quelques photos. Une dizaine de minutes s’écoulent ainsi, nous permettant de déambuler avec les protagonistes dans d’étroits dédales souterrains, se laissant délicieusement envelopper de la pensée suivante : « Bon sang j’aimerai pas être à leur place ». Les petons tranquillement étendus sous le siège de cinéma du voisin de devant, on savoure son confort par opposition. En effet, malgré les tentatives de Rie pour donner un portrait positif du chantier et des ouvriers, ce métro en construction a tout l’air d’un « enfer acceptable », un lieu épuisant moralement et physiquement dans lequel s’enfoncent des hommes (exclusivement des hommes) pour une raison aussi triviale que l’argent.

On arrive enfin au « cutterhead », cette machine ressemblant à un étroit bunker mis sous pression, dans lequel deux hommes doivent manœuvrer malgré des risques apparemment importants. Rie demande à entrer dans la tête de forage aux côtés de l’expert et du jeune migrant qui y sont assignés, et on le lui refuse… jusqu’à ce qu’un incendie ne se déclare, l’obligeant à pénétrer d’urgence dans l’appareil tandis que les trois protagonistes perdent tout contact avec l’extérieur. Rasmus Kloster Bro nous plonge alors dans un huis-clos haletant, où l’oxygène vient vite à manquer et où l’on se surprend à transpirer à grosses gouttes, à économiser son souffle, à se sentir oppressé dans des espaces sans cesse plus restreints, alors même que nous sommes toujours dans cette immense salle de cinéma climatisée.

À mesure que les minutes filent, que la peur et le désespoir s’empare des personnages, les masques glissent doucement de leurs visages luisants de sueur. Très vite, les acquis sociaux laissent place à une seule vérité : l’instinct de survie.

Asphyxie sociétale

Si Cutterhead parvient à décrocher haut la main les prix du Jury et du public, ce n’est pas seulement pour son ambiance oppressante, ni même pour ses brillantes idées dans la réalisation et le montage. Non, ce qui fait de Cutterhead un film aussi efficace et poignant, c’est la vision sociale qu’il apporte, par petite touche incisive, comme autant de coups de poignards dans la bien-pensance européenne. En enfermant dans des espaces exigus, aux ressources restreintes, trois personnages issus de milieux, de cultures et de genres différents (la journaliste diplômée, le migrant ayant fuit l’enfer, l’ouvrier détruit par son travail), le réalisateur permet une friction des classes peu reluisante, il dénude l’âme humaine et instille ses idées dans l’esprit du spectateur comme autant de petites graines, qui prendront le temps de mûrir une fois la tension retombée, une fois la dernière scène achevée.

En prenant une grande bouffée d’air frais après cette séance, profitant avec bonheur de tout cet espace que m’offrait la nuit Strasbourgeoise, je songeai à ces espaces clos, hermétiques, irrespirables, desquels les personnages tentent vaille que vaille de s’échapper, pour toujours déboucher sur un espace plus petit, plus dangereux, plus hostile.

Parfois, quand je songe à toute ces bombes politiques et écologiques qui menacent sans arrêt de nous péter à la gueule, c’est exactement cela que je ressens. Toujours à tenter de trouver un échappatoire, toujours plus avant dans la catastrophe. Angoisse familière au creux des tripes…

Prix de moi (et donc de Grammartical) : Prospect

Marre d’étouffer dans des espaces minuscules ? ça tombe bien je vous emmène voir l’espace infini et le paysage écrasant d’une jungle lunaire avec ma petite pépite personnelle du FEFFS, j’ai nommé Prospect, de Zeek Earl et Chris Caldwell.

On sait pas trop quand, dans une galaxie lointaine…

Quelque part dans l’espace, en orbite près d’une géante gazeuse (ressemblant étrangement à Saturne ?), se balade une petite lune verte recouverte de végétation tropicale : la bien-nommée « Verte ». Sur la Verte, on trouve des arbres, des plantes, des chenilles étranges, et des spores mortelles pour l’Homme. Mais surtout, on y trouve une drôle d’espèce vivante, dont on ne saura jamais vraiment s’il s’agit de végétaux ou d’animaux, à l’intérieur de laquelle se trouve des gemmes valant une véritable fortune. Imaginez de grosses moules des forêts recelant des perles ambrées, et vous y êtes.

Prospect nous propose de suivre le périple d’un père et de sa fille, vivant dans le « pod » (un petit module spatial) d’un immense vaisseau, effectuant régulièrement des aller-retours sur la Verte afin d’y prélever le précieux minerai. Tout ceci dans le but apparent de rembourser une quelconque dette, et de s’enrichir un poil au passage.

Cinéma de l’imaginaire

Prospect est un film de science-fiction comme on a oublié d’en faire au long de ces dernières années. Un film à l’univers à peine dévoilé, mais que l’on devine dense, propre à faire rêver le spectateur et à emballer son imagination.

Le film initie des dizaines de pistes sur son univers sans jamais trop nous en donner. À cet égard, il m’a rappelé l’époque des premiers Star Wars, ou du premier Alien, ou du premier Predator, bref, tous ces « premiers » dont nous avons stupidement appelé les suites, nous offrant des mondes fadasses perdant davantage de leur mystère à chaque nouvel épisode.

Vous vous souvenez, vous, de ces premières minutes d’Alien, où l’on découvrait le Nostromo sans avoir aucune foutu idée de pourquoi il était là, comment il était arrivé ici, qui l’avait envoyé, et comme tous ces mystères jamais éclaircis faisaient gambader notre imagination ? Vous vous souvenez, à la fin de Predator, ce moment où l’on prend un peu de recul et où l’on se demande « mais dis donc, cet extraterrestre, il vient d’où, lui ? Il y en a d’autres comme lui ? À quoi elle ressemble, sa civilisation ? » et de nous imaginer un monde peuplé de ces monstres !

Ce frisson de l’imagination, cet plaisir à rêver la continuité des univers dont on ne nous proposait qu’un embryon, j’ai de plus en plus le sentiment de l’avoir perdu au regard de la production SF actuelle. Impossible de découvrir un univers étrange et étonnant sans se farcir douze préquelles et quinze suites expliquant tout le pourquoi du comment. Comme s’il fallait absolument répondre à cette curiosité merveilleuse, qui ne demandait qu’à se nourrir d’elle-même.

Prospect prend la mesure inverse. Des peuples dont on ne connait que le nom, des êtres que l’on ne verra jamais entièrement, des personnages qu’on ne fait qu’apercevoir ; tout le film est fait de portes entrouvertes, qu’il ne tient qu’à nous de pousser pour imaginer ce qu’il y a derrière. Prospect m’est apparu comme une déclaration d’amour à la SF qui promeut le rêve, comme un bijou qui refuse de se livrer entièrement, un speeder dont il faudrait inventer le mode d’emploi.

Luna incognita

Et ça marche.

ça marche, en partie parce que l’univers qui nous est présenté est foutrement bien fichu. ça marche, parce que les réalisateurs sont parvenus à nous rendre cet énième paysage de forêt extraterrestre (je sais pas pourquoi il y a toujours des forêts sur les planètes étrangères) étonnamment exotique et mystérieuse. Cela tient à pas grand chose : ces spores qui obligent les personnages à respirer au travers de filtres (de gros tuyaux dans leurs combinaisons) ; l’apparence visqueuse et étonnante des créatures dont on extirpe les gemmes ; l’effet sonore des armes lorsqu’on les recharges (avec une dynamo !) ; ou l’incroyable travail sur les costumes, que l’on prend plaisir à admirer tout au long du film.

Le monde de Prospect est comme tous ces bons vieux films de SF des 80’s : hostile, forçant l’homme à se replier dans ses derniers retranchements, à bricoler des solutions foireuses, à vivoter comme il le peut face à une nature sans pitié et à une société qui n’en a pas davantage.

Car l’aspect le plus dangereux de la Verte (et de tout le système humain qui semble graviter autour) n’est pas tant ce que l’on y trouve, mais plutôt ceux qui s’y aventurent.

L’homme est un loup pour l’homme

Dans la plus grande tradition des westerns spatiaux, façon Han Solo gonflé à la Sergio Leone, Prospect tire toute sa profondeur de ses personnages et des altercations entre eux. Difficile de ne pas trop en dire sans spoiler, aussi je m’abstiendrai de développer cette partie, mais entre la relation père/fille glaçante que l’on nous présente d’emblée et les rencontres que fera l’héroïne, on ne sait jamais sur quel pied danser. Tout en méfiance, tout en trahisons probables et en entraides forcées, le film dépeint une humanité plus solitaire que jamais, ne coopérant que par la force des choses, le doigt jamais bien loin de la gâchette et un canon de blaster pointé dans le dos. Au milieu de toute cette charmante bienveillance, parvient néanmoins à émerger des personnalités touchantes, du moins sympathiques.

Pour être honnête, il aurait peut-être manqué un poil plus de finesse dans l’écriture des personnages et de leurs relations, afin que l’on se prenne totalement au jeu. Prospect n’était pas loin de faire un sans faute à mes yeux, et il gagne haut la main son prix de meilleur film du FEFFS élu par moi-même. Mais il manque encore un peu de maturité, un petit je-ne-sais-quoi qui aurait fait basculer le métrage de rang de « bon film » à « masterpiece ».

Quoi qu’il en soit, les bonhommes derrières les caméras sont à surveiller de près, car s’ils ont d’autres voyages de ce genre à nous proposer, les amis, on a pas fini de rêver, yeux grand ouverts sur les étoiles.

Tristan

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