Le Pouvoir. La domination change de camp, pour le meilleur et pour le pire…

Le soleil pointe le bout de son nez et tu veux une lecture électrisante pour faire le bonheur de tes moments de farniente tout en te secouant le cervelet ? Ne cherche plus, Le Pouvoir, de Naomi Alderman, c’est LA claque littéraire qu’il te faut pour un début d’été du tonnerre.

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Ce n’est pas sans hâte que j’entamais il y a quelques jours ce roman que m’a conseillé la géniale Lucile de Pesloüan, une auteure dont je vous avais parlé avec l’album Pourquoi les filles ont mal au ventre ? et que j’ai eu le plaisir de rencontrer en personne (#alertegroupie) !

Alors on papote féminisme, pédagogie et lectures marquantes, et là elle me dit qu’elle est en train de finir un roman topissime : Le Pouvoir.

Eh bien les ami.e.s, accrochez-vous à vos slips en coton bio unisexes parce que ce roman là, ça déménage !

 

Le pitch

Dans une société, très semblable à la nôtre, s’observe un étrange phénomène : de jeunes adolescentes auraient été vues en train d’administrer, à mains nues, des chocs électriques sur des camarades. Pollution ? Déformation génétique ? Malédiction ? Chacun y va de sa théorie pour découvrir l’origine de ce mystérieux pouvoir. Au grand dam des hommes de ce monde, le phénomène s’amplifie, et on constate que tous les bébés de sexe féminin naissent avec un muscle saillant près de l’omoplate, un muscle semblant contenir une forte charge électrique. Mais ça ne s’arrête pas là, car les jeunes filles maîtrisant leur « courant » peuvent également le transmettre, ou plutôt le « réveiller » chez leur congénères plus âgées. Constat général : avec ce pouvoir, les femmes ont à présent une force physique supérieure aux hommes. Et pour ces derniers, c’est le début de la fin.

Ils avaient séparé les garçons des filles dès le cinquième jour, quand ils avaient compris que c’étaient elles les fauteuses de troubles – une déclaration qui coulait de source. Des parents recommandaient déjà à leurs fils de ne plus sortir seuls, de ne pas trop s’éloigner de la maison. p.40

Le roman s’ouvre avec un échange épistolaire : Neil, auteur et membre de l’association des hommes écrivains, écrit à Naomi, écrivaine à succès, pour lui demander de lui faire un retour sur son manuscrit, une sorte d’étude archéologique mais romancée de l’Histoire. Il veut montrer à travers son ouvrage comment la société dans laquelle il vit s’est fondée. À travers plusieurs personnages de milieux sociaux et pays différents, on vit l’évolution d’une nouvelle société qui réalise que les femmes peuvent dominer, après des générations de suprématie masculine.

Chaque chapitre suit un de ces personnage, et vient aussi questionner à travers eux une sphère du pouvoir : politique, forces de l’ordre, religion, sexualité, mafia, médias, tous les milieux y passent. La domination et l’exécution du pouvoir, tout comme son utilisation ou son impact psychologique sur celles qui en usent, sont décortiquées dans des cas de figure extrêmement réalistes, des cas pour notre société de domination masculine, décrites selon un nouvel ordre : celui dans lequel les femmes sont en position de force. Des situations fréquentes et régulièrement banalisées dans nos sociétés « modernes », telles que la manipulation politique, le harcèlement sexuel, la répression des droits humains, l’intimidation, sont retournées dans un effet de miroir saisissant.

Morceaux choisis

Un nouveau dogme

« Dieu nous aime toutes, reprend-elle, et Elle veut que nous sachions qu’Elle a simplement changé Son habit. Elle est au-delà de la distinction entre femmes et hommes, au-delà de ce que l’esprit humain peut appréhender. Mais Elle attire votre attention sur ce que vous avez oublié : juives, tournez vos regards vers Myriam, non vers Moïse, pour ce qu’elle a à vous apprendre. Musulmanes : regardez Fatima et non Mahomet. Bouddhistes : souvenez-vous de Tara, mère de la libération. Chrétiennes : priez Marie pour votre salut.

« On vous a enseigné que vous étiez souillées, que vous n’étiez pas saintes, que votre corps était impur et ne pourrait jamais abriter le divin. On vous a enseigné à mépriser tout ce que vous êtes et à n’aspirer qu’à être un homme. Or on vous enseigné des mensonges. » p.146-147

Un nouveau rapport à la sphère domestique

« Ben tiens, c’est le coup classique. Elles nous veulent dociles, indécis. […] As-tu vu les chiffres des violences domestiques faites aux hommes ? Des hommes morts sous les coups de leur compagne ? ». Oui, il a vu ces chiffres, c’est une réalité difficile à avaler. « Ça commence comme ça […]. Elles nous amollissent, elles nous transforment en êtres affaiblis et apeurés. Et ensuite, elles n’ont plus qu’à faire de nous ce qu’elles veulent. » p.218

Pause publicitaire

Sur les affiches publicitaires, on voit désormais s’étaler d’aguichantes jeunes femmes déployant de longs arcs cintrés devant de beaux garçons tout émoustillés. Ces publicités sont censées vendre du soda, des baskets, du chewing-gums. Et ça marche ! Mais, en douce, c’est un autre message qu’elles adressent aux filles, elles leur susurrent : Soyez puissantes, et vous obtiendrez tout ce que vous voulez. p.306

Les dérives du pouvoir

Plus encore que de proposer une succession d’exemples d’oppressions « renversées », l’auteure amène son lectorat à se poser réellement la question de l’abus de pouvoir, qui lui saute alors aux yeux lorsqu’il est exempté de la banalisation ou de la normalisation qui l’accompagne d’ordinaire dans l’actuel rapport de domination hommes/femmes. Permettant ainsi à l’auteure d’aborder des sujets comme la révolte populaire, la désobéissance civile, les dérives des cultes religieux, la dictature politique ou encore la complaisance du système judiciaire de certains pays.

Naomi Alderman mène ici un récit très fluide, enlevant, une dystopie passionnante plein de rebondissements extrêmement dynamiques, bref, une histoire qu’on dévore de bord en bord et qui, en plus, est une analyse fine de la notion de pouvoir et d’opposition des genres dans notre société. Pour rendre le réalisme encore plus saisissant, elle injecte des extraits de carnets de bord, de journal télévisé ou encore de forums web sur lesquels adeptes de l’apocalypse et des théories du complot se lancent dans des débats cruels, et cruellement vides.

Certains passages sont criant de vérité mais le lecteur et la lectrice sont tellement confronté.e.s à un renversement des rôles que c’est cela qui en devient le plus fantastique, plus encore que le fait que les femmes puissent lancer des éclairs avec leurs mains ! En effet, on peut se demander ce qui relève le plus de la science-fiction, à bon entendeur… !

On pourrait s’attendre à une utopie féministe faisant l’éloge d’une société matriarcale jusqueboutiste, mais on est loin de cette caricature, et si l’auteure met en relief les contradictions de la perception actuelle sur ce qu’est l’identité féminine, elle questionne surtout en profondeur l’impact du pouvoir sur les individus, qu’ils soient hommes ou femmes, et nous propose ainsi une critique cinglante de notre société qui ne manque pas de faire mouche.

Les atrocités commises dans ce camp de réfugiés ce jour-là ne répondent à aucune revendication particulière. Il n’y a aucun territoire à conquérir, aucune cause à venger, ni aucun soldat ennemi à capturer. Ces femmes tuent les hommes âgés devant leurs cadets […]. Nombre d’entre elles s’approprient quelques hommes, les utilisent, s’amusent avec eux. […] Elles savent que tout le monde se moque complètement de ce qui se passe ici. Personne n’interviendra pour protéger ces réfugiés, nul ne s’inquiète de leur sort. Leurs corps pourraient demeurer dix ans dans ces bois avant que quelqu’un ne les découvre. Ces femmes font ça parce qu’elles le peuvent, voilà tout. p.332-333

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Notice bibliographique :
Le Pouvoir
AUTEURE : Naomi Alderman – texte français par Christine Barbaste
MAISON D’ÉDITION : Calmann-Lévy
ISBN: 978-2-7021-6340-5
DATE DE PARUTION : 2018
PRIX ET NOMBRE DE PAGES : 21,50 euros  – 392 p.

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