« Grand Bassin » d’Elodie Llorca

La plume d’Elodie Llorca s’exprime pour la seconde fois. Son premier roman intitulé La correction, fut un succès littéraire, récompensé par le prix Stanislas en 2016. Après des études d’hypokhâgnes et khâgnes, cette comédienne et dramaturge ambitionne d’ « écrire sur les mots ».

Grand Bassin Elodie Llorca

Publié en mai 2018, son ouvrage au titre déroutant laisse le lecteur perplexe, induit légèrement en erreur par la présentation forte alléchante de l’éditeur. Évoquant des moments palpitants, la succession des péripéties n’est en rien « un vertigineux jeu de piste psychologique ». Loin d’être un coup de cœur, Grand Bassin est néanmoins remarquable par le message transmis à travers son récit et l’écriture poétique de son auteure.

Il s’agit d’une ode à la découverte de soi et de ses origines. Mais pas seulement. En effet, sous des apparences somme toutes simplistes, se cachent des personnages davantage complexes et ambigus. Les histoires des protagonistes s’entremêlent jusqu’à devenir une « chaîne de l’amour » – dénomination qu’emploie la mère du narrateur pour désigner un bracelet perdu. Sans être anodine, cette métaphore s’applique fort bien à la trame romanesque de ce récit, qu’incombe à Per, devenu Ivar, de dénouer. La finalité de ces douze chapitres ne laisse guère le lecteur stupéfait, puisque la réponse à l’énigme principale est lisible dès le début. Toutefois, l’importance du cheminement par l’apprentissage de Per comble l’évidence d’un simulacre de révélation, se voulant inattendue.

D’ailleurs, les relations filiales sont difficiles dès lors que les secrets enveniment les familles. Habitant au Norrland, sa mère employait le français – langue étrangère pour Per – lorsqu’il s’agissait de discourir sur les non-dits, « c’était dire des choses qui ne pouvaient être exprimées autrement ». Cependant, ces confidences restent encrées dans sa mémoire et alimente sa quête, tel un véritable moteur de vie. A la recherche de son père disparu, Per suit les traces laissées par les objets, qu’il récupère. D’un point de vue psychanalytique – développé par Jacques Marie Lacan (1901-1981) – l’objet manquant est un symbole, placé dans l’imaginaire. Ici, le souvenir de son père est matérialisé par chacun des biens récoltés. Le besoin de garder son trésor permet au protagoniste de préserver le souvenir de son père. Mais ce besoin se transforme en demande. Il souhaite avidement trouver des objets, afin d’obtenir des réponses sur son père, car « dans la vie, on cherche toujours quelque chose ». L’activation des souvenirs symbolise la réalité de son existence. Per veut le retrouver dans l’espoir de s’identifier à lui. Son désir de devenir son père est lié au manque, engendré par son absence. Le sujet frustré est alors poussé à vivre jusqu’à atteindre l’objectif de sa quête.

L’importance des souvenirs est nettement soulignée tout au long du récit. L’auteure appuie indubitablement sur le fait, que nous sommes tous attachés à nos racines, au point d’être enchaînés à notre passé, construit par des expériences successives. Celles-ci nous définissent intérieurement. Cependant, la mémoire n’est pas toujours gage de véracité. Per s’interroge, de manière pertinente, sur la notion de souvenir : « mais de ce récit, il m’est difficile de démêler le vrai du faux, le vécu de l’inventé, sans que je sache si cela n’est pas, tout simplement, le propre du souvenir ». Certains événements de la vie quotidienne font émerger des souvenirs lointains. Semblable à des rébus, ils permettent de répondre concrètement à des interrogations sur un vécu, parfois trouble. Démêler cette enchevêtrement est le but de Per, comparant ces énigmes à « des fils, invisibles, n’attend[ant] qu’à être tirés pour que [son] histoire se dénoue enfin ». Que signifie pour Per le récolement des objets perdus ? Chaque bien possède une histoire et « toutes ses petites choses de la vie prendront sens d’elles-mêmes ». Le manque ressentit par le jeune homme est ainsi comblé par son trésor inventorié minutieusement.

Pourquoi vouloir changer de prénom et prendre celui de son mentor ? Etant donné, que Per cherche à connaître ses origines, il s’identifie à son guide décédé, afin de préserver le souvenir de son seul modèle masculin. Il tient alors à s’appeler Ivar ; Per est pour lui un individu inventé par des souvenirs fabriqués et stockés dans une mémoire tronquée. Néanmoins, modifier son prénom, ne transforme pas sa personnalité, ses expériences, son être. La mémoire n’est-elle pas le scribe de l’âme ? Une réflexion d’Aristote, qui est très à propos.

Par le biais d’une verbosité juste et directe, Elodie Llorca dépeint le quotidien d’un jeune homme, se cherchant encore. Qui est-il ? Quel homme ambitionne-t-il de devenir ? Peut-il obtenir des réponses sur son père ? Séduisant le lecteur non par son contenu, mais dans sa forme, ce roman s’apparente davantage à un journal intime, rythmé par des phrases succinctes. Expression des pensées du narrateur, une telle écriture est une invitation à la confidence et à une relation émotionnelle particulière avec le liseur. Touché par ce style intentionnel, le lectorat devient témoin de l’accomplissement de Per dans sa quête de son passé. Concluons sur cette citation d’un brin philosophique, « les mots sont vivants. Enfin prononcés pour me faire vivre ». Ne correspond-t-elle pas finalement à l’auteure, qui considère la littérature comme la compagne du théâtre ?

Caroline.

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