Futuribles : arts et politiques du futur

L’hologramme d’un visage racisé qui flotte lentement, comme à la limite de la noyade, et une voix faiblement chuchotée à travers un casque audio, il faut se pencher pour entendre la lecture de Ntjam Josèfa.

Sur un autel de (mauvaises) bières, un vidéoprojecteur diffuse une scène ralentie de Star Trek, où le vaillant et héroïque capitaine Kirk agresse une jeune femme dans un baiser incroyablement violent. 

Sur un autre écran, des bouches en gros plan s’étirent, se déforment, crachent de longs câbles, scène claustrophobique qui n’est pas sans rappeler Sadako dans Le Cercle… 

Bienvenue dans Futuribles : arts et politiques du futur. Bienvenue dans un futur cyberpunk, tantôt angoissant, tantôt libérateur, nécessairement engagé.

Hilolombi, installation de Joséfa Ntjam

Imaginée et conçue par les édutiant.e.s en lience 3 Arts plastiques de l’université de Strasbourg, et en partenariat avec l’artothèque de Strasbourg où elle est installée, l’exposition Futuribles : arts et politiques du futur choisit de s’inscrire dans la science-fiction de Thomas More et George Orwell, de Margaret Atwood et Ridley Scott, dans une démarche de création autant que de « réflexion et d’action sur le monde », pour reprendre les mots de leur guide papier :

« la science-fiction invente le futur pour envisager de nouvelles potentialités sociales et politiques au présent. […] Cependant, la science-fiction est encore largement dominée par des visions masculines, blanches et hétérosexuelles. À rebours de ces courants dominants, des voix marginalisées et minoritaires invitent néanmoins à penser et à créer bien au-delà des catégories et des normes habituelles. Ces voix, celles des femmes, des personnes de couleur, des minorités sexuelles, proposent de déconstruire le réel pour lutter contre les injustices et les inégalités, de se réapproprier l’histoire pour construire l’avenir, de se saisir de la création artistique et des nouvelles technologies comme outils d’émancipation. »

Comme j’ai eu l’occasion d’assister à une partie du vernissage s’étant déroulé le 5 mai, j’en profite pour vous donner un petit aperçu de cet avenir fantasmé.

De la place des « minorités » dans la Science-Fiction

Si vous êtes un peu ouvert.e à la question, vous aurez certainement remarqué que la pop-culture, dont la science-fiction, ne brille pas particulièrement par ses personnages féminins. Souvent femmes en détresse ou récompense pour le héros valeureux, voilà le rôle que l’on donne à nos princesses et autres guerrières de l’espace ; des objets de quête, voire sexuels. Pas toujours simple de se retrouver dans ces œuvres écrites par et pour les hommes… S’identifier à Anakin Skywalker me parait en effet plus avantageux que de me prendre pour la reine Amidala.

Outre les problèmes d’identification, cette vision masculine de la science-fiction pose un autre problème, celle de notre capacité à nous projeter : si tous les futurs que j’imagine sont masculins, machistes, sexistes, comment espérer atteindre une égalité des sexes dans notre présent ou même futur ? Il y a donc un réel défi à imaginer la SF autrement, une SF peut-être plus juste, égalitaire, ou en tous cas présentant d’autres aspects de l’histoire, d’autres points de vue.

Star Trek, Predictable Incident in Unfamiliar Surrounding. Installation vidéo de Douglas Gordon

Bon, tout n’est pas si noir ; des personnages féminins intéressants, il y en a peut-être plus dans le cinéma de SF que dans d’autres genres, et il est bon de voir aujourd’hui une tendance à créer des femmes crédibles dans les œuvres les plus récentes. Peut-être même dans le Marvel Cinematic Universe, avec la sortie prochaine de Captain Marvel ?

J’en profite pour vous conseiller le visionnage de cette excellente vidéo qui fait le point sur la construction des personnages féminins dans la science-fiction.

Mais revenons-en à notre exposition. La place des femmes y est interrogée au travers de nombreuses œuvres, à l’image de cette vidéo ralentie de Star Trek que j’évoquais plus haut, mais également par des manifestes d’associations féministes, comme le Manifeste cyberféministe pour le XXIème siècle de VNS Matrix. Ce collectif fondé en 1991 considère Internet et le cyberespace comme des espaces de liberté et d’expérimentation pour les personnes souffrant de discriminations liées au genre, véritable pierre posée sur l’histoire du féminisme moderne donc.

Bien sûr, le féminisme n’est pas le seul mouvement engagé mis à l’honneur dans cette exposition, puisque l’on s’intéresse également aux communautés LGBTI avec le web-documentaire Diaspora/situations, composé d’un dizaine de portraits d’activistes et d’artistes de couleur et queer, d’une « communauté déterritorialisée et dispersée à travers le monde ».

Un peu plus loin, on s’intéresse aux inégalités perpétrées envers les personnes racisées. Des images d’archives coloniales retravaillées par Sybil Coovi Handemagnon exposent des décors vides où auraient dû se trouver des autochtones exhibés « à la manière de véritables zoos humains ». Mais les images sont vides, effaçant les corps colonisés… dans le guide, on trouve une citation de l’artiste :

J’avais la sensation d’être une archive, mais je suis une archive impossible.

Science-fiction et art contemporain : comment apprécier une telle exposition ?

Je ne vais pas m’étendre sur la description de chaque œuvre de l’exposition. D’une part, parce qu’une œuvre s’appréhende mal par le regard d’autrui, d’autre part parce que je ne serai pas le mieux placé pour vous en parler. Pour être honnête, ma visite lors du vernissage, tout empêtré de la foule qui s’y était rendue ce soir-là, ne m’a pas permis d’apprécier à leur juste valeur les œuvres qui se trouvent à Futuribles.  Il m’aura fallu plusieurs autres visites, et surtout des explications de la part d’étudiant.e.s, et la lecture du guide, pour mieux m’y repérer, pour trouver mon chemin vers cet art étrange, dérangeant.

Car nous sommes ici sur le domaine de l’art contemporain. Je ne sais pas vous, mais j’ai un rapport assez compliqué avec cette forme d’art ; souvent difficile à appréhender, un côté très « brut de décoffrage », qui ne cherche pas forcément à séduire par le beau, souvent porteur d’un message obscur, difficile à atteindre – ce que j’écris là est purement subjectif, notez bien. Face à cette première visite, je n’ai donc pas tout de suite compris cette vidéo du capitaine Kirk tellement ralentie que je ne l’ai pas vue jusqu’au bout ; pas suffisamment prêté oreille au récit fictionnel d’anticipation de Josèfa Njam dans son installation Hilolombi. Peut-être que le nombre de personnes, le brouhaha ambiant et le temps limité que j’avais ont joué à cette première impression faussée.

Aussi voici mon conseil pour découvrir Futuribles : ne prévoyez rien. Surtout, laissez-vous le temps qu’il faudra pour goûter à cet univers riche qu’ont monté pour vous des étudiant.e.s passionné.e.s. Prenez le temps de lire le guide, s’il vous faut un fil d’Ariane pour comprendre les œuvres qui vous échappent. Au besoin, allez faire un tour dans la bibliothèque (qui est dans le même bâtiment), puis repassez voir l’exposition, le temps que chemine en vous les idées qu’elle tente de faire germer. Il y a quinze jours, j’étais sorti de là dubitatif ; aujourd’hui, je ne peux que me réjouir de l’existence d’une telle initiative.

Que l’on adhère ou pas à l’esthétique de ces formes d’art, il y a dans ce parcours de futurs alternatifs un engagement pour l’avenir qui ne peut qu’émouvoir. La ville de Strasbourg a mis en place une exposition sur les marginalisés, les « minorités », qui invite à se déconstruire et à repenser notre rapport à l’autre, au corps, à notre sexualité ! Ce n’est pas rien de voir une institution aussi « classique », publique, s’approprier ces thématiques. Traitez-moi d’optimiste, mais j’y vois une forme d’espoir ; peut-être est-il possible d’imaginer des futurs plus égalitaires.

Pochettes vinyles explorant les thématiques de Futuribles. 

Et c’est pas fini…

Pour soutenir leur exposition, les étudiant.e.s de Licence 3 Arts plastiques ont prévu tout une plâtrée d’événements qui rythmeront le mois. Désolé, vous avez déjà raté l’atelier d’écriture « écrire son avenir : atelier d’écriture féminisme et science-fiction » animé par Claire Finch, qui avait lieu le 11 mai, ainsi que l’installation vidéo Update, Updating, Updated en présence de l’artiste Katarina Burch, le samedi 12 mai.

Il vous reste encore néanmoins la possibilité d’assister à la projection des films Pumzi et Born in Flames au Cinéma Star le mercredi 23 mai à 20h, organisée en partenariat avec le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg et le cinéma Star, rien que ça.

Pour le reste, l’exposition est accessible aux heures d’ouverture de l’artothèque.

Mardi-Mercredi 10h-12h/14h-18h
Jeudi 14h-18h
Vendredi 10h-12h/14h-19h
Samedi 10h-13h/14h-19h

Entrée libre et gratuite.

Tristan.

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