« J’apprends magazine, la revue de sciences approximatives »

J’apprends magazine, la revue de sciences approximatives, n°1, de Sophie Gendron et Daphné Geisler.

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Visuel extrait de J’apprends magazine, par Sophie Gendron et Daphné Geisler

J’apprends magazine est un drôle de fanzine, qui sait désarçonner en mettant notre faculté de jugement au centre de la lecture. Les illustratrices Sophie Gendron et Daphné Geisler annoncent dès la première page le propos de leur entreprise : disserter autour de sujets essentiels en s’imposant de ne surtout pas se renseigner sur la thématique abordée. Le programme scientifique se construit autours de notions et théories connues et d’interprétations et inventions bien plus personnelles. L’appellation de « science approximatives » prend donc tout son sens. Dans ce numéro consacré aux mystères du fonctionnement du corps humain, les autrices traitent entre autre de la génétique, de l’anatomie, du système nerveux, de la mort ou encore du concept de beauté. Pour chaque chapitre, des théories sont avancées, conduites par une argumentation détaillée et servies par des images élégantes mêlant schémas (qui certainement feraient s’étrangler n’importe quel scientifique mais qui, pour tout autre personne, évoquent les pages de manuels scolaires paresseusement étudiées) à des illustrations poétiques et délicates. Les illustratrices trouvent un bel équilibre dans la place laissée au texte et la place laissée à l’image, générant un courant de lecture souple et aéré.

Comme nous pouvions nous y attendre, cette publication au principe polémique est d’un premier abord assez déconcertante, les autrices n’entrant pas directement dans la caricature. Sur des plateformes internet comme le Gorafi par exemple, l’excès de désinformation bien connu confère toute la sève ces articles : l’invraisemblance du mensonge rivalise avec les moyens d’une argumentation fallacieuse où se déploie tout l’humour du texte. Mais dans J’apprends magazine,  la neutralité du ton scientifique et la présence d’exemples et de déclarations véridiques confèrent aux théories avancées une assise singulière. Sophie Gendron et Daphné Geisler conservent tout leur sérieux pour développer leurs raisonnements, tout en laissant poindre ponctuellement quelques saillies humoristiques qui dénotent face à la solennité du paragraphe. Ne sachant vraiment ce qui ressort de souvenirs exacts et ce qui ne relève que de la pure invention, on se voit s’étonner d’un développement particulier avant de se raviver et se rappeler sa possible part de fantaisie.

Visuel extrait de J'apprends magazine, par Sophie Gendron et Daphné Geisler
Visuel extrait de J’apprends magazine, par Sophie Gendron et Daphné Geisler

Mais alors pourquoi lire cet ouvrage ? Tout d’abord, nous pourrions avancer que rien ne nous prouve que ce qui est décrit dans cet opuscule est plus faux ou moins inexacte que le ramassis d’âneries que l’on trouve sur internet ou dans des encyclopédies douteuses ou datées. Au moins les autrices ont-elles l’honnêteté d’annoncer leur programme. Mais surtout, pourquoi réaliser une revue faussement scientifique sans être parodique ? Cette question revient souvent durant le parcours des articles. Et finalement s’impose l’évidence : pourquoi pas ? La poésie de ce projet ne réside-t-elle pas dans la possibilité de mêler une dose de hasard, de contradiction et d’erreur au sein d’énoncés globalement scientifiquement à peu près exacts. Le plaisir intellectuel de construire une théorie à partir de ce que l’on sait et de ce que l’on invente est palpable et se répercute en régal de lecteur. L’erreur serait de lire ce fanzine pour sa porté scientifique : au contraire de ces publications qui se distinguent par leur universalité (en terme de théories vérifiées, prouvées et qui donc touchent tout le monde et s’adresse au monde entier dans une objectivité validée), J’apprends magazine est une entreprise foncièrement personnelle, presque introspective, une exploration du savoir des illustratrices et de leur aptitude à combler leur manque : une manière de désacraliser les sciences pour finalement nous toucher au plus près en abordant nos sciences, qui inondent les discussions quotidiennes de leur lot d’approximations voire de contre-vérité, et ériger cette vision du monde comme singularité à revendiquer. Ainsi, malgré et même par les contradictions et questionnements qu’elle soulève, la lecture de cette publication est captivante et on a envie d’en apprendre plus sur d’autres sujets, du moins d’en apprendre approximativement plus, ou même d’en apprendre plus approximativement encore.

Pour aller plus loin ou vous procurer des numéros des J’apprends magazine, allez sur http://japprendsmagazine.bigcartel.com/

Jean-Charles.

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