« Les fils prodigues »

Hier, j’ai eu la chance d’assister au filage de la nouvelle pièce de théâtre mise en scène par Jean-Yves Ruf au Maillon. De ce même metteur en scène, nous avions pu réaliser une précédente chronique dessinée des répétitions de la pièce 3 sœurs. J’étais donc naturellement assez enthousiaste à l’idée de découvrir cette nouvelle œuvre d’un auteur qui m’avait déjà beaucoup touché.

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La pièce se déroule en deux actes qui se répondent, se poursuivent, entrent en résonance comme le développement d’une même thématique qui s’ancre dans deux réalités proches bien qu’essentiellement distinctes. Cette dualité se présente dans la mise en scène qui distingue bien les deux familles qui seront (ou sont) touchées par l’abandon d’un fils.

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La pièce nous confronte à l’aliénation qui emporte les hommes et les femmes lors du départ brutal d’un membre. La présence pesante de cette absence les épuise et les emmène aux portes du délire. Celui qui manque n’est jamais aussi impitoyablement et violemment proche qu’une fois parti. Cette impalpable emprise qu’il assène sur ceux qui restent les confine à survivre à cette ombre qui ne leur permet plus d’exister. Ne reste alors que le déchirement des pères face à cette perte et l’impuissance des proches devant cette douleur inaltérable. Chacun vit dans la déchirure des promesses du lendemain qui se font d’autant plus mordantes qu’on les sait mensongères. Le temps gratte le cœur et sculpte un vide tyrannique qui aspire chacun dans la pesanteur du quotidien. Alors quand l’âme tant espérée revient, l’implosion est à la hauteur de l’écroulement des fantasmes bâtis par cette tension entre le temps qui oubli, le souvenir qui invente et l’espoir qui projette. Dans chacun des deux récits, le fils n’est nullement touché par l’affection que son départ a engendrée. Au contraire, l’égoïsme perçu dans l’abandon familial persiste lors de l’arrivée tant imaginée. Les fils se montrent sans pitié pour le mal causé, uniquement conduits par les ambitions pécuniaires de ces retrouvailles. Alors que le déséquilibre psychique de chacun avait été provoqué par le départ du fils, son retour aurait dû impliquer un renouvellement vers l’harmonie et la sérénité mais c’était sans compter le narcissisme qui embrase des liens pourtant déjà à vifs. L’apparition des fils prodigues ne fait finalement qu’achever le mal que leur disparition avait entérinée.

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Par certains aspects de la pièce, le metteur en scène reste proche de la parabole biblique qui, personnellement, m’a toujours particulièrement intrigué. La réponse proposée par Jean-Yves Ruf nous emporte dans des situations plus modernes à travers les adaptions de Plus qu’un jour de Joseph Conrad et de La Corde d’Eugene O’Neill qui se fondent dans de nombreux axes de réflexions particulièrement féconds. Mais au-delà de la part intellectuelle que nous offre cette confrontation, Jean-Yves Ruf parvient à immerger le spectateur dans une atmosphère prégnante sans pour autant être oppressante. Le ton change souvent de registre dans des scènes qui peuvent être tour à tour romantiques, dramatiques et même amusantes, à l’image des passions qui  entraînent les protagonistes et nous avec eux. Les fils prodigues est une pièce à voir, qui résonne en chacun de nous, nous confronte à l’impassibilité d’un deuil qui ne peut avoir lieu et à la désillusion de l’avènement attendu : en somme, il nous met nez-à-nez face à la violence de nos fantasmes.

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Les fils prodigues, c’est au Maillon les 17, 18, et 19 Janvier 2018 à 20h30.

 

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