Le pensionnaire de Chantale Potvin

« Tu sais c’est important l’histoire à l’école, il faut se rappeler de qui s’est battu pour nous et pour quelles raisons. Et puis, ça permet de comprendre le monde dans lequel on vit ! C’est important, car il y a eu beaucoup de morts et il faut en tirer des leçons pour que jamais cela ne se reproduise ».Alors, j’ai appris les dates et les détails des faits historiques par cœur. 14-18, 39-45, les poilus, les pieds noirs, le Vietnam, les Soviétiques, Christophe Colon, 1515 Marignan, 1905 séparations de l’Etat et de l’Eglise…
Je ne suis pas une passionnée d’Histoire, mais j’avais l’impression d’avoir plus ou moins fait le tour de la question, jusqu’à la lecture, le mois dernier, du roman de Chantale Potvin, « Le pensionnaire ».

Chantale Potvin – Portrait

Entre la fin du 19ème siècle et jusqu’en 1996, plus de 150 000 enfants autochtones du Canada, âgés de 7 à 15 ans, sont arrachés à leur famille, pour être mis dans des pensionnats gérés par des religieux. En effet, en 1876 est signée la « loi sur les indiens ». L’objectif principal du Gouvernement Fédéral du Canada étant d’éradiquer, purement et simplement, la culture des Premières Nations et promouvoir l’assimilation des codes, des valeurs et de la culture canadienne. Les enfants autochtones tombent alors sous la tutelle du gouvernement fédéral. Tiens, tiens, ça ne vous rappelle rien ? On parle aujourd’hui de génocide culturel.

Illustration de Ernest Dominique

Chantale Potvin est une enseignante de français au Canada et rédactrice de nombreux articles dans des publications autochtones. Elle a pu, grâce a la récolte de nombreux témoignages d’anciens « pensionnaires », rédiger ce roman, en façonnant un personnage fictif, qui raconte l’épouvantable vie (réelle) dans les pensionnats. Ce petit indien, arraché à sa famille avec ses deux sœurs, commence par nous raconter les souvenirs de sa vie dans la forêt. La « Pacha Mama » (Terre Mère), les croyances, les contes de sa grand-mère, les journées de jeux avec ses sœurs, les chants… Très vite, le champ lexical devient noir, sans espoir et très négatif. Ce petit indien n’a presque plus de souvenirs et est aujourd’hui incapable de parler sa langue maternelle. Au fil des pages, nous découvrons un personnage détruit, qui a vécu l’horreur. Sévices sexuels, moraux psychologiques, maltraitance, malnutrition… De nouveaux amis, qu’il ne verra plus, sans explication. Disparus. Ces religieux qui punissent au moindre écart. Ces petits êtres en viennent à avoir des fantasmes de violence sur leurs bourreaux. Je constate que Chantale Poitvin, à travers son personnage fictif, décrit des zombies, des légumes, des états mentaux inquiétants : mutisme, mutilation, répétitions de phrases. Il n’y a plus de jeux, plus de questions. Ce sont de petits soldats, éduqués grâce à un programme scolaire monté par les religieux, de la « littérature génocidaire ». Des livres qui sont aujourd’hui introuvables… Durant ces années, la loi du silence est reine ! Tout le monde sait, personne ne dit rien. Les enfants n’osent pas, de peur de se faire punir, les religieux, eux, se protègent entre eux. Peu de « pensionnaires » sont capables de témoigner. Beaucoup ne souhaitent pas se replonger dans ces horreurs et veulent simplement oublier.

Illustration de Ernest Dominique

Le jeune homme se remémore la lecture du « Journal d’Anne Franck » lors des cours au pensionnat. Aujourd’hui, il se rend compte des étranges similitudes.
Pendant les deux mois d’été, les enfants pouvaient retourner dans leurs familles. Au fil des années, ils avaient beaucoup de mal à communiquer, du fait de l’assimilation du français.
Les indiens sont depuis, de très grands consommateurs d’alcool. Soit dit en passant, l’alcool provient de la culture occidentale. Beaucoup sont morts d’alcoolisme, dont les parents du protagoniste.

Aujourd’hui, après être sorti du pensionnat et avoir erré tel un homme sans repères, ni famille, notre personnage fictif, est de nouveau privé de ses libertés, incarcéré, mais se sent libre et apaisé !

Le gestionnaire de recherche, Alex Maass du « Missing Children Project », qui a mené une enquête sur le nombre de morts, grâce à des analyses d’archives des gouvernements et d’écoles, déclare qu’au moins 3000 enfants seraient morts dans ces pensionnats. La plupart des causes de décès seraient la maladie (tuberculose, grippe espagnole), mais également la maltraitance et la malnutrition. Environ 500 victimes ne sont pas identifiées. Les rapports de décès ont été arrêtés subitement en 1917. En 1990, des milliers de victimes ont poursuivi les communautés religieuses, ainsi que le gouvernement Canadien. En 2007, le premier ministre a présenté ses excuses et une entente de 1.9 milliard de dollars a été conclue.

Illustration de Ernest Dominique

Ce petit ouvrage de 186 pages n’est pas le plus joyeux que j’ai pu lire. Il permet d’en savoir plus sur ce génocide culturel au Canada. Les mots sont durs et les souvenirs sont difficilement surmontables pour le lecteur, mais malheureusement tout ça est bien arrivé. J’ai aimé ce roman, car il transmet de manière simple, mais crue, les émotions et l’horreur qu’ont vécu ces petits indiens du Canada.

Je le conseille à ceux qui veulent en savoir plus sur ce qu’il s’est passé. Je le déconseille à ceux qui seraient d’humeur triste ou dépressive.
Aujourd’hui, je me pose une question. Les canadiens sont-il au fait de ces années tragiques pour les familles indiennes ?

Illustration de Ernest Dominique

A ceux dont le sujet les animerait, je vous conseille également le roman de Jim Fergus, « Mille femmes blanches ». Ce roman fictif raconte, en 1874, l’incroyable proposition du Président des Etats Unis à un chef indien : troquer mille femmes blanches contre chevaux et bisons, pour favoriser l’intégration du peuple indien.

Margaux B.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s