Chronique dessinée : « Crowd » de Gisèle Vienne

Crowd, de Gisèle Vienne, dessin de Jean-Charles

Du mercredi 8 au vendredi 10 novembre vous pourrez découvrir Crowd de Gisèle Vienne au Maillon, pièce dansée présentée en partenariat avec Pôle Sud, CDN. La chorégraphe, avec cette pièce, nous invite dans l’univers des rave party avec sa musique, ses danses, se codes. Immersion en amont de Jean-Charles, Nadia et Cécile.

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Cécile : c’est quelques jours avant la Première que nous sommes allés assister à un filage de Crowd, la dernière chorégraphie de Gisèle Vienne. Ce n’était pas la première fois que j’assistais à une de ses pièces et j’y ai retrouvé la même importance de la musique et un rapport similaire de la danse qui se fait transe que dans The Pyre (2014).

Crowd, de Gisèle Vienne, dessin de Jean-Charles

L’univers des rave party ne fait pas partie de ma culture dans le sens où ce n’est pas une musique que j’apprécie d’écouter que je n’ai jamais été en rave party, ça ne m’avait pas attiré… Mais j’en avais eu des échos, vu des choses et j’avoue que, « Crowd » correspondait à l’imaginaire que j’avais de ces fêtes sauvages où la musique entête. Gisèle Vienne nous plonge dans un univers fait de terres, de déchets épars et, oubliés, où les danseurs s’oublient le temps d’une ou plusieurs nuits. Ici, le temps est allongé et raccourci, très étrangement. On assiste à une nuit avec l’arrivée des danseurs jusqu’à leur départ du lieu, mais leurs mouvements sont ralentis…

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Nadia : C’est la première fois que j’assistais à une pièce de Gisèle Vienne pour ma part. J’avais hâte de découvrir son univers et j’étais intriguée par le défi qu’elle s’était lancé de mettre en scène une rave party.

Le décor est planté : un terrain vague qui laisse place à de la musique électronique diffusée à plein régime, une jeunesse vêtue de vêtements colorés, des jeux d’intensité de lumières et de sons, des déchets au sol.

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Je suis entrée dans cette rave party par une claque donnée à mes aprioris. Je m’attendais à un surplus d’énergie, j’étais au contraire happée par la décomposition des mouvements de cette foule qui avance vers le milieu de la scène. Une mise en abîme de la perception se jouait devant moi, j’étais fascinée. Les mouvements des danseurs étaient ralentis selon notre perception, ils représentaient la vision exacerbée des participants aux rave party dû au mélange de l’excès de substances ingérées et de la musique qui dévie les sens.

Les danseurs boivent, fument, s’embrassent devant nous, dans un mouvement lent, puis de plus en plus rapide sans gêner le prolongement des enchaînements. Les battements de la musique électronique viennent interrompre les trajectoires des danseurs de manière très esthétique. La musique se veut plus énergique, les déplacements s’en retrouvent saisis. J’étais captivée.

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Cécile : Captivée me semble être le terme qu’il convient d’utiliser… Étonnamment, il y avait une certaine douceur séduisante dans cette chorégraphie potentiellement violente pourtant. La musique était parfois enveloppante, sourde, intense, une même note se répétait, tandis qu’à d’autres moments on était vraiment dans une rave party avec sa techno boum-boum répétitive. Les danseurs interagissaient avec cette musique, mais rarement dans un tempo aussi rapide. Décalage.

La marche au ralenti du début devient danse ralentie, puis ralentie mais avec de la saccade, puis ralentie mais avec des arrêts sur image, c’est comme si on était face à des effets de danse sous lumière stroboscopique (mais sans la lumière qui va normalement avec, ouf, merci pour mes yeux). Et au creux de ses danses ralenties se sont dessinés des histoires, des rencontres entre les protagonistes, des rapprochements, des séparations…

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Cette rave party avec ses protagonistes est un véritable microcosme pendant le temps duquel se jouent mille et une histoires, de la passion au tragique. Fascinant que ce moment censé être une fête, un moment de joies partagées ne soit pas exempt de moments de douleurs. Mais il ne s’agit que d’êtres humains qui se laissent aller à des débordements qu’ils soient positifs (danse, partage, joie, hugs, rapprochements, découvertes, n’être qu’un corps dansant, profiter, s’amuser…) ou négatifs (déchirements, rejets, affaissements, violences, agression…). Avec « Crowd », j’ai trouvé que Gisèle Vienne nous mettait face à un monde qui est le reflet décuplé, parce que dans un temps limité, de ce que sont nos quotidiens. Elle le montre avec une certaine intensité et une forme de douceur provoquée par la lenteur des mouvements, elle nous interroge : qui sommes-nous ? Et que faisons-nous du monde dans lequel nous vivons ? Quel est ce dépotoir que l’on laisse ? Pourquoi ne semblons-nous pas capable de juste vivre sans détruire ? (oui, sur mon thé du jour, était écrit la chose suivante : « let your energy be used to build, not destroy. ») Certaines scènes m’ont évoqué tout ce qu’il se passe en ce moment avec les #metoo et autres #balancetonporc et une question s’impose : qui est-ce qui n’est pas touché par des violences qui ne devraient pas avoir lieu ? Est-il possible que des agressions de tous types ne se produisent pas dans certains milieux socio-professionnels alors que dans une fête cela se produit aussi ?

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Nadia : Les danseurs représentaient, à mon sens, le paradoxe des liens se créant entre l’individu et la foule. Dans une vision centrée sur le dialogue de ses corps, l’impossibilité de créer du lien durable se faisait ressentir. Les corps se rencontraient, effectivement pour du positif comme pour du négatif, sans jamais maintenir le tête-à-tête. Pourtant, même dans la lenteur des mouvements, l’harmonie était toujours présente. Dans le cadre d’une vision plus large, les corps qui n’arrivaient pas à prendre le temps d’être ensemble formaient un tout. Un tout dynamique qui respectait le battement de la musique. 3 temps, 1 temps, nous avions atteint l’épanouissement sublime des corps. La recherche insatiable des rave party était atteinte. Les corps étaient sortis des cadres établis par les sens, le but étant de goûter à ce sentiment de liberté, de légèreté.

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De décalage en décalage, de rencontres en rencontres en effet, je me suis finalement perdue. La nécessité de mettre en arrêt sur image la totalité des protagonistes sauf ceux qui nous offraient leur histoire m’a dérouté. Je partais en quête du moindre mouvement, qui sera le prochain personnage principal ? Quel sujet sera traité dans le prochain dialogue ? Pourquoi se taisent-ils lorsque les autres s’entretiennent ? Ne sommes-nous dans une représentation d’une rave party, plus largement dans une représentation des rapports sociaux où tout se joue en même temps, où chacun autocentré, ne s’inquiètent pas de ce qui se passe à côté ? La mise en scène de Gisèle Vienne, nous met face aux limites de l’individualisme, aux portes de nous-mêmes, du vivre ensemble, de la responsabilité commune des dommages qui dominent. C’est tout à fait ça, Cécile, les questions écologiques, les questions de harcèlements sexuels, la solitude face aux agressions, aux violences, et à l’indifférence.

Jean-Charles dessinateur dans le noir, Nadia et Cécile.

Pour voir tous les dessins, c’est par là:

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CROWD

Au Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne, présenté avec POLE-SUD, CDCN Strasbourg, les 8, 9 et 10 novembre 2017 à 20h30 puis en tournée.

Conception, chorégraphie et scénographie : Gisèle vienne. Assistée de Anja Röttgerkamp et Nuria Guiu Sagarra

Sélection musicale : Peter Rehberg et composition originale créée par KTL (Peter Rehberg et Stephen O’Malley). Lumière : Patrick Riou. Dramaturgie : Gisèle Vienne et Dennis Cooper. Interprétation : Philip Berlin, Marine Chesnais, Kerstin Daley-Baradel, Sylvain Decloitre, Sophie Demeyer, Vincent Dupuy, Massimo Fusco, Rémi Hollant, Oskar Landström, Theo Livesey, Louise Perming, Katia Petrowick, Jonathan Schatz, Henrietta Wallberg et Tyra Wigg.

http://www.g-v.fr/fr/

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