Le Journal de Frankie Pratt ou la résurgeance du passé

Délicieusement rétro, l’ouvrage rédigé par Caroline Preston, archiviste de formation, est un objet littéraire à part. Paru en 2012, ce roman graphique est un éloge aux années folles et à un passé parfois oublié. A sa lecture, la nostalgie nous envahit peu à peu, nous plongeant au cœur d’une époque à la fois lointaine et proche de la nôtre.

Résultant d’une passion effrénée pour la recherche et les années 1920, l’auteure a déniché plus de six cents éléments et objets rétro pour construire son ouvrage. Apposé avec soin, le trésor ainsi regroupé en un scrapbook se veut authentique et traditionnel. Développé au XIXème siècle, l’art du scrapbooking désigne l’accumulation de papiers colorés et d’objets hétéroclites collés dans un album. Aux Etats-Unis, l’engouement pour les collections favorise son apogée, notamment entre 1880 et 1890 grâce à la démocratisation de la photographie, de la presse et de l’édition. Certaines personnalités comme Thomas Jefferson ou Marc Twain en sont adeptes, mais la Première guerre mondiale, le Krach boursier de 1929 et la Seconde guerre mondiale signent son déclin. L’attrait pour la généalogie relance un enthousiasme manifeste pour cette activité, s’internationnalisant en devenant une forme artistique en France. Le Journal de Frankie Pratt mêle l’esthétisme iconographique du scrapbooking et la notion de journal intime, qui n’a en principe aucune vocation à être publié. Il s’agit avant tout d’écrits chronologiques ressassant des événéments personnels ; seul les journaux d’écrivains ou de personnes célèbres sont édités, essentiellement à titre posthume. Ici, l’ouvrage de Caroline Preston est factice, ce qui donne une forme romanesque au journal, intelligeamment composé et étonnamment précis.

 

Couverture de l'ouvrage Le Journal de Frankie Pratt
Couverture – Caroline Preston

Minutieusement enrichi d’anecdotes singulières et frivoles, ce récit inventé est divertissant et esthétiquement plaisant. Le visuel attrayant est certes nécessaire, toutefois la véracité des éléments provenant du passé nous apprend sur une période bien définie de l’Histoire américaine. Ce n’est donc pas qu’un simple roman graphique, il s’agit également d’un véritable manuel d’instruction, destiné à un lectorat tout aussi passionné que l’auteure et avide de découvrir la vie dans les années folles. Période de croissance et d’insouciance, les « Roaring twenties » soufflent un vent de liberté et de joie de vivre. Véritable effervescence culturelle et intellectuelle, ce phénomène est empreint de mutations et d’exubérance, bouleversant les valeurs d’avant-guerre. Cependant, la Prohibition, s’évissant aux Etats-Unis, entache cette remise en cause. En effet, de 1920 à 1933, l’interdiction légale de la fabrication et de la vente d’alcool entrave la liberté individuelle, conduisant au commerce délictueux et à la criminalité. De nombreux artistes fuient cette oppression et s’expatrient à Paris, devenant la capitale du luxe et des plaisirs, où la vie n’est qu’excentricité et ostentivité. L’essor de la presse, de la radio, du cinéma et du style art déco marque tout un groupe d’écrivains américains, appelé la « lost generation » par Gertrude Stein. Entourés de peintres, de sculpteurs, de photographes et de surréalistes, des auteurs de renoms – Hemingway, Dos Passos, Fitzgerald – se retrouvent dans les cafés du quartier Montparnasse. Le Dôme, la Coupole et la Rotonde deviennent ainsi les lieux d’un rayonnement bohème et cosmopolite parisien. L’enthousiasme artisitique prend fin en 1929, avec la crise économique et l’arrivée au pouvoir des partis fascistes.

Tout au long de son récit, la narratrice, Frankie Pratt, évoque son parcours et sa volonté d’être écrivain. En jeune fille de son temps, Frances grandit dans la bourgade de Cornish, dans le New Hampshire. Aînée de deux frères, elle perd son père, médecin, alors qu’elle n’avait que douze ans. Sa mère, infirmière de formation, subvient avec difficulté aux besoins de ses enfants. Ambitieuse et indépendante, Frankie rêve d’une autre vie. Suite à l’obtention de son diplôme, elle décide de poursuivre ses études au Vassar College, contrairement à ses camarades, pour qui devenir épouse et mère de famille est primordiale. Prenant son destin en main, la protagoniste emménage à New York, puis à Paris. Au gré de ses pérégrinations rocambolesques, elle enrichit son journal d’anecdotes, de correspondances et d’objets insolites, témoignant de ses rencontres – amoureuses et intellectuelles – et de son quotidien. En femme émancipée, Frankie évoque les préoccupations de son époque et critique librement les préjugés, notamment sur les femmes carriéristes jugées scandaleuses.

En lisant cette ouvrage, frénésie et spontanéité sont des sentiments bien restranscrits à travers des phrases courtes et incisives : « le cinéma parlant n’est qu’un feu de paille et les films muets sont bien plus ramantiques ». Sans superflu, mais avec humour, l’imaginaire affuté de l’auteure montre un réalisme exacerbé. De nombreuses références à des événements historiques – la traversée de l’aviateur Lindbergh – ou à la publication de romans fortement décriés, comme Ulysse de James Joyce, ponctuent le récit fictif, permettant aux lecteurs de prendre connaissances des habitudes, de la mode et des moeurs dans les années 1920.

La notion d’appartenance est ici questionnée. En effet, tout au long du l’ouvrage, la nécessité pour les femmes d’avoir un époux ou l’affiliation à un groupe d’intellectuels pour se sentir vivant et libre, explicitent vivement le besoin d’entretenir un rapport social. Toutefois, nous pouvons observer que la narratrice s’efforce de prendre une voie contraire, dans un esprit de rebellion avant-gardiste. Frankie Pratt se révèle en femme autonome et forte, capable de suivre ses envies, jusqu’à s’expatrier sur un autre continent ; une femme qui n’hésite pas à maintenir ses convictions afin de préserver son intégrité et relever les défis de la vie.

En outre, le principe du scrapbooking intègre indubitablement les concepts de possession et de transmission. Dans quelle mesure gardons-nous tel ou tel objet? Pourquoi un évènement doit-il être écrit? Faire un choix sélectif donne de l’envergure à toute chose mise en valeur dans les albums, amplifiant l’émotion et le souvenir rattachés à cette production créatrice.

Matérialisation symbolique de notre vie, le journal intime est un confident, relatant des épisodes vécus mais toujours par le biais du filtre de notre affectif. La perception des éléments délicatement conservés est différente pour chaque auteur et leur signification est personnelle. De ce fait, l’ouvrage de Caroline Preston est singulier, basculant constamment entre la fiction – la vie Frankie Pratt – et la réalité – certains protagonistes et ornements concrets. L’auteure nous entraîne dans un voyage, à travers le temps et l’espace, des Etats-Unis à Paris, de nos jours aux années 1920. Le lecteur côtoie un monde flamboyant, au sein d’une société aujourd’hui célèbre, comme le Moulin Rouge, les Folies bergère, Joséphine Baker et bien d’autres encore. Une ode à la romance d’autrefois et à la réalisation de nos rêve ; gardons à l’esprit « qu’il n’est jamais trop tard pour faire ce qu’on veut vraiment ».

Caroline

En savoir plus : PRESTON, Caroline, Le Journal de Frankie Pratt, Editions NiL, S.A., Paris, 2012

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