À l’abri des hommes et des choses – Stéphanie Boulay

« Où sommes-nous dans ce pays si lointain qu’il nous fait vivre les saisons à en crever ? Et qui nous a mis ici ? Sûrement pas Dieu ni les deux autres parties de sa Trinité »

Là où le vent hurle. Où les branches murmurent. Où l’hiver est plus vif qu’une coupure. Où la rivière chante. Où les feuilles craquent.

Là où l’Homme est le chien de la nature. Où les quelques routes sont ses laisses. Où les distances lui disent « Au pied ! Pourquoi courir si loin ? ». Où les saisons le rappellent à l’ordre.

Là où hurler dans la nuit ne dérange personne. Où se rouler dans les feuilles n’éveille pas les regards interrogateurs. Et où se baigner flambant nu dans la rivière défie les grands de ce monde.

Là où se côtoient servitude et liberté poussées à leur extrême. Loin, très loin de nos réalités de citadin(e)s, quelque part entre la civilisation et l’état sauvage, quelque part perdu dans les interminables paysages canadiens, quelque part où repose notre instinct peut-être, qui sait ?

C’est là que nous emmène Stéphanie Boulay, à l’abri des hommes et des choses.

o-SAMUEL-LAROCHELLE-900C’est une narratrice au prénom inconnu, à l’âge incertain, qui nous accueille dans sa tête pour partager sa sensibilité et sa particularité. Car notre hôte est loin d’être ordinaire, et c’est sa perception du monde, son appréhension haute en couleurs et en sensations, qui font de ce roman un petit OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) irrésistible.

Imaginez revenir à l’état sauvage, à l’état d’enfance débridée, cet état qui par tous les moyens oriente notre vision du monde par le prisme des sens : odorat, toucher, ouïe, goût. Exit la raison, bienvenue la réception totale et globale de nos émotions, nos capteurs émotionnels exacerbés, au maximum de leurs capacités. L’auteure, par le biais de cette femme enfant dont le fonctionnement n’est pas comme les autres, offre à son lecteur une expérience littéraire très organique, et transforme une écriture naïve en un roman à la fois délicat et tranchant, où prose et poésie s’entrelacent amoureusement.

Dans cette nature souveraine, nous suivons les méandres de la vie de notre héroïne à travers des chapitres aux titres tous aussi évocateurs que mystérieux : « J’ai pleuré des larmes à terre avec des vrais bruits de gouttes » ; « Pour m’en faire un gilet de fierté » ; « combattre la vie avec mon costume de bois », qui traduisent en mots des images percutantes que le lecteur peut toucher du bout des doigts.

Nous découvrons notre héroïne au détour de ses joies et de ses peines exacerbées, emprisonnée en elle-même, mais toujours avec des mots qui frappent :

« Il y a toujours un gros oiseau à l’aile cassée pour venir mourir tranquille à côté de notre maison, et moi qui cours pour qu’on fasse quelque chose, mais on peut rien faire à part prier, car il va nous croquer la joue. Il y a toujours moi pour en faire une crise et dire que je veux mourir moi aussi tant qu’à y être. Ça n’est pas facile d’être à l’intérieur de moi, et des fois je préférerais plutôt être à côté pour pouvoir me sauver en criant. »

Nous vivons avec elle les chocs pas si ordinaires de la puberté :

«  ça me gêne énormément et je rougis rare quand j’y repense ; je lui ai flatté les cheveux à ma Titi après ça, en lui disant que j’aimais mieux elle pour me parler [de sexualité] que les professeurs du monde, elle que j’aime, et que, de toute façon, je ne suis pas prête à montrer mes parties secrètes depuis qu’elles sont déguisées en costume de femme à perruque. »

Nous côtoyons « Titi » sa proche dont on ne sait trop si elle est une mère, une amie, une sœur. Mais qui chaque hiver doit avaler ses pilules pour ne pas s’enfermer dans sa « prison de peau ».

Nous domptons sa rivière, territoire de toutes les aventures, de calme et de tumulte, sanctuaire sacré qui sera transgressé par un inconnu, dont l’identité sera découverte à l’aide d’un registre judicieusement placé sur le ponton de ladite rivière :

« Ici est le registre du quai qui est celui-ci. Puisque j’ai toujours été la seule à l’utiliser comme je l’entendais et que maintenant vous vous y égouttez vous aussi, vous que je ne connais ni de la face ni de la race (mâle ou femelle), je vous demanderais de vous exprimer si vous y venez comme je le crois. Comme cela, nous aurons enfin une vie privée. Et la façon sera : en écrivant ici votre nom, la date et l’heure de votre parade. Je ne sais pas si vous êtes croyant de l’Église par chez vous, mais ici je sais que Dieu vous en voudra si vous ne me prenez pas au sérieux, car je le suis. Ne pensez pas que je suis choquée, je ne le suis pas, mais je suis un peu méfiante, par exemple. J’aimerais quand même apprendre à vous faire confiance, ce qui m’aiderait à grandir d’ailleurs que du corps, selon ma proche. »

Et c’est dans ce microcosme quasi exclusivement féminin, avalé par l’immensité de la nature autour, que Stéphanie Boulay nous entraîne entre tempête et calme plat, rage et tendresse, hiver glacial et été caniculaire, dans les vies sans prétention de ces héroïnes bizarroïdes, paumées et par cela même si sensiblement touchantes. L’auteure, à travers la simplicité d’un langage imagé presque primaire, nous parle de solidarité, de différence, de quête d’identité, de filiation, de féminité, de croyances, et de tant d’amour, dans sa violence et dans sa douceur.

À déguster avec lenteur, car à chaque page vous attend une phrase que vous aurez souhaité inventer vous-même, et que vous aurez envie de relire, et de tapisser vos murs avec tient, pourquoi pas !

*Stéphanie Boulay est une auteure québécoise, plus connue pour ses textes de chanson dans le groupe Les Soeurs Boulay. À l’abri des hommes et des choses est son premier roman.

Notice bibliographique :
À l’abri des hommes et des choses, Stéphanie Boulay
MAISON D’ÉDITION : Québec Amérique
ISBN: 978-2-7644-3189-4
DATE DE PARUTION : 2016-09-07
PRIX ET NOMBRE DE PAGES : 11,99 € (22,95 $) – 160 p.

 

Léa Fauvel

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