« Le Radeau de la Méduse », fin de saison biblique au TNS

Le 1er juin dernier s’est tenue la première du Radeau de la Méduse au TNS, avec une mise en scène de Thomas Jolly qui, pour adapter cette pièce de Georg Kaiser, a travaillé avec le groupe 42 de l’école du TNS. Retour sur une pièce qui traite des interprétations que l’on peut faire des écrits religieux…

Le Radeau de la méduse Thomas Jolly © Jean-Louis Fernandez
Le Radeau de la méduse Thomas Jolly © Jean-Louis Fernandez

La particularité de l’école du TNS est qu’elle forme à tous les corps de métier : mise en scène, régisseur, costumier, scénographe, acteur, etc. Pour cette création, Thomas Jolly a travaillé avec tous ces anciens élèves de l’école qui en sont sortis il y a un an : « Mettre en scène un « spectacle de sortie » d’une promotion est un exercice particulier. Puisqu’il s’agissait de travailler avec les élèves, je voulais faire un vrai spectacle avec eux. Nous avons d’ailleurs rapidement décidé, Stanislas (ndlr : Nordey, actuel directeur du TNS) et moi, qu’il s’agirait d’un « spectacle d’entrée » dans la vie professionnelle ; j’ai proposé de l’appeler ainsi car je ne voulais pas tomber dans les leurres, à savoir les problématiques de distribution égale, l’obligation de « montrer » chaque élève équitablement. (…) Je voulais que ce spectacle soit l’occasion pour eux de se confronter à des conditions réelles du montage d’une pièce, sans adaptation et avec, de fait, des disparités sur le plan de l’équilibre des rôles. » Ils ont fait le choix d’une mise en scène assez simple ; un canot de sauvetage se trouve au centre de la scène, il tourne sur lui-même au gré du vent, des courants, du temps…

Théodore Géricault, "Le Radeau de la Méduse, 1818-1819
Théodore Géricault, « Le Radeau de la Méduse, 1818-1819 Huile sur toile 4,91 x 7,16 m Collection musée du Louvre

Le Radeau de la Méduse, pour moi, c’est un tableau mythique de Théodore Géricault conservé dans les collections du Louvre à Paris : une peinture à l’huile qui relate le naufrage de la frégate Méduse au large de la Mauritanie en 1816 et des conditions de « vie » (entre déshydratation et cannibalisme) des naufragés qui se sont retrouvés sur un radeau de fortune avant d’être secourus.

Mais là, dans la pièce de Georg Kaiser, on est en 1940, pendant la Seconde Guerre mondiale et, ceux qui se trouvent sur le canot de sauvetage sont des enfants qui ont aux alentours de 11-13 ans (le bateau qui les emmenait loin de l’Angleterre en guerre avait été torpillé). Ils sont 12 jusqu’au moment où ils découvrent un treizième occupant qu’ils appellent « p’tit renard ». Et c’est là que l’histoire commence, c’est là que les débats débutent, c’est là que l’on commence à se rendre compte d’à quel point l’humain est un être potentiellement extrêmement barbare sous couvert de bonnes pensées. En effet, 12 autour de la table, c’est un bon chiffre, 13 par contre, ce n’est pas possible, c’est comme si Judas s’était invité, c’est le chiffre qui porte malheur, c’est à cause de cela que Jésus a été crucifié (c’est peut-être un gros raccourci mais ce n’est pas faux…). Donc il faut une personne en moins sur ce canot de sauvetage, sans cela, ils ne pourront pas être sauvés. Et c’est au bout de sept jours que la solution se trouve. En sept jours, ces 12 enfants (hors « p’tit renard » donc) refont le monde, à coups d’arguments chrétiens qui se contredisent.

Le Radeau de la méduse Thomas Jolly © Jean-Louis Fernandez
Le Radeau de la méduse Thomas Jolly © Jean-Louis Fernandez

Ce texte, ces discours sont impitoyables, ils sont logiques. Alors même que les arguments pour passer de 13 personnes à 12 sur ce canot sont une invitation au meurtre (ni plus ni moins), les contre-arguments ont moins d’impact alors qu’ils sont, eux aussi, tirés de la Bible. Pendant le temps que dure cette pièce, nous sommes confrontés à un groupe d’enfants aux discours d’adultes qui sont dans la peur de mourir, qui recréent une microsociété sur ce canot, qui érigent en règles leur éducation chrétienne, une éducation qui est sensée les conduire vers la paix, vers l’acceptation de l’autre, vers une certaine forme de sagesse, vers une égalité mais ce n’est hélas jamais le cas. Entre conflits, argumentaires, prises de pouvoir et manipulations, ces enfants sont le reflet de la société qui les a créés : un monde qui se veut croyant, qui est supposé être à la recherche d’un idéal mais qui cherche avant tout à se sauver lui-même. Et c’est là, que ça devient angoissant. Est-ce que le monde fascisant des années 1940, est-il vraiment différent de celui dans lequel on vit actuellement ? La scène se passe il y a longtemps. Je l’ai néanmoins trouvée très actuelle. Ce n’est pas nécessairement ce qui était recherché mais, si on était dans cette situation, comment réagirait-on ? En risquant de devenir cannibales comme dans la peinture de Géricault, comme dans la pièce de Georg Kaiser en préconisant le meurtre d’une personne ? Que ferions-nous et pourquoi ne faillirions-nous pas face à l’adversité ? Thomas Jolly nous en dit d’ailleurs : « Ce texte brasse toutes ces questions épineuses et, à mon sens, ce qui se passe dans la pièce es l’exemple type de la tragédie humaine : nous ne serons jamais « unifiés ». Quoiqu’on invente comme dispositif – qu’il soit religieux, social –, les êtres humains se divisent. Et vont jusqu’à la barbarie. »

Le Radeau de la méduse Thomas Jolly © Jean-Louis Fernandez_029

Qu’en dites-vous ?

Cécile.

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Le Radeau de la Méduse s’est joué au TNS du 1er au 11 juin 2017 à l’Espace Grüber au TNS.

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