Figurer l’Homme dans le geste

Peter Knapp, « Dorf Schlappin », 2014 Lavis d’encres noire et grise, crayon et feutre sur papier, 41,9 x 29,5 cm © Peter Knapp. Photo : Musées de la Ville de Strasbourg / Mathieu Bertola
Peter Knapp, « Dorf Schlappin », 2014 Lavis d’encres noire et grise, crayon et feutre sur papier, 41,9 x 29,5 cm © Peter Knapp. Photo : Musées de la Ville de Strasbourg / Mathieu Bertola

Le Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration accueille en ce moment-même (et ce jusqu’au 2 juillet prochain) des œuvres de l’artiste protéiforme suisse Peter Knapp. Si l’auteur a su briller en variant constamment les médiums et casquettes, c’est bien entendu à sa partie dessinée, certainement ses productions les moins connues, que le musée décide de consacrer son attention et attirer la nôtre par la même occasion. Pour être tout à fait honnête, je ne connaissais pas le travail de Peter Knapp, et c’est émerveillé que j’ai franchi les portes de sortie du musée. Plus qu’émerveillé, impressionné, mais non pas impressionné comme nous pouvons l’être devant quelque exploit d’artiste de rue par exemple, plutôt impressionné dans l’expérience d’être hanter par une empreinte déposée en nous par un choc esthétique. En gravure, lors de l’impression, une lourde presse appuie sur une plaque afin que l’encre pénètre les fibres du papier, imprègne la matière même de la feuille. C’est exactement de cette manière que les dessins de Peter Knapp ont agi sur moi, m’ont pénétré et continuent de résonner en moi.

Peter Knapp, « L’ange avec une fleure noire », 1998 Lavis d’encre de Chine et collages de plastique jaune et de plumes sur papier, 47,9 x 31,7 cm © Peter Knapp. Photo : Musées de la Ville de Strasbourg / Mathieu Bertola
Peter Knapp, « L’ange avec une fleure noire », 1998 Lavis d’encre de Chine et collages de plastique jaune et de plumes sur papier, 47,9 x 31,7 cm © Peter Knapp. Photo : Musées de la Ville de Strasbourg / Mathieu Bertola

La première salle contient déjà en substance ce qui constitue à mon sens la force de l’œuvre de Knapp. Dans ces vitrines sont présentées de très grands formats réalisés au pinceau et à l’encre de chine : sur le premier nous percevons un soldat montant un cheval qui se cabre ; sur le second nous discernons ce qui semble être une femme dont les bras écartés laissent imaginer une étoffe se mouvoir en forme d’ailes (ou bien sont-ce des ailes). Le sel de ces images se trouve pour moi dans leur incertitude descriptive. Le flottement dans la représentation tient au fait que les silhouettes sont emplies de noir : seuls les contours et les masses des personnages permettent de les distinguer, de les lire en tant qu’eux-mêmes. Or la reconnaissance de ce genre d’image nécessite généralement une précision et une finesse de détails (pensons au travail de Blanquet ou de Michel Ocelot par exemple), ce qui n’est pas le cas de Peter Knapp. Au contraire de la minutie attendue, ses dessins sont jetés, exhibent une rapidité d’exécution en laissant percevoir les coups de pinceaux qui ont été non pas déposés mais projetés contre la feuille. Explosions d’encre qui éclabousse, goutte et coule sur le papier. De cette violence gestuelle surgit des formes, souvent des formes humaines. Le dessin se vit ainsi chez Peter Knapp comme une performance, comme un défi sans cesse renouvelé pour chaque composition. Le dessinateur tend à ramener ce qui est pur mouvement dans le giron de la représentation. Il n’est pas question de livrer une surface uniquement parcourue de traits : le propos n’est pas de penser la matière ou de questionner le geste (comme chez Soulages par exemple), mais de poser la légitimité de ces questions à travers le prisme de la représentation, à savoir dans quelle mesure le geste peut se libérer de la maîtrise académique sans pour autant se désancrer d’un rapport au réel. Dans ces images se joue donc un duel entre l’énergie pure et physique et sa dérivation vers des seuils de représentation.

PK_LOT28b

Le geste peut aussi devenir périphérique pour laisser cette dualité de l’abstrait et du représentatif prendre le pas sur l’image. L’auteur découpe ses productions, colle certains morceaux, appartenant peut-être à d’autres dessins, pour en prolonger d’autres. Entre amputations et greffes plastiques, Knapp retrouve les forces qui habitaient les premières œuvres de l’exposition. L’apposition et la coupe des morceaux ne répondent pas forcément aux normes de la mimésis ni à l’expression d’une pure plasticité. Elles rejouent l’équilibre de l’image ou plutôt le déséquilibre des dessins réalisés au pinceau gorgé d’encre. Knapp se situe sur la frontière ténue entre l’évanescence de la figure humaine comme seuil de l’équilibre et l’hégémonie de la plasticité comme seuil du déséquilibre. Cette pratique de la découpe lui permet de resituer son image sur cette mince corde tendue, placée presque en apesanteur.
Ce regard qu’il porte sur ses œuvres une fois réalisées devient manifeste lorsque le dessinateur ajoute des objets, plumes, vinyles cassés ou encore des sacs en plastiques noirs à ses compositions. Nous imaginons la notion de jeu à laquelle se prête Knapp lorsqu’il confère à une forme dessinée presque abstraite un sens manifeste (les plumes qui signalent des ailes d’anges par exemple), comme lorsque nous réalisons des gribouillis sur une feuille et tentons après coup de faire naître des figures de ces croisements aléatoire. Nous retrouvons la poésie qui stimule le regard dès le plus jeune âge lors de la contemplation de nuages. Devant ces images, nous pouvons ainsi nous imaginer à la place du dessinateur et retrouver l’exaltation de la correspondance. Si ce genre de mixité nourrit le dessin (je pense aux œuvres de Christian Voltz, Aurélie William Levaux, ou Alberto Breccia par exemple), ici elle me semble affaiblir la force qu’il peut renfermer. Il y a une secondéité de l’instant avec l’apposition d’objets hétéroclites qui dilatent la notion de performance envisagée, comme s’il y avait deux processus créatifs différents : l’un de dessinateur, l’autre de plasticien. Mais lorsqu’il enrichit l’image en introduisant une hétérogénéité plastique, Peter Knapp contrarie dans le même temps sa richesse originelle en versant cette image dans le champ de la signification évidente. D’une certaine manière, il sacrifie le mystérieux au ludique.

C’est véritablement avec les dernière planches exposée, extraites de la série composant le livre Lot et ses filles (publié chez chicmédia), que Knapp réalise ses dessins les plus puissants. Désormais, il n’y a plus seulement du noir, les fonds colorés en tons de jaunes soutiennent les silhouettes et les font vibrer. L’encre n’est plus uniforme mais présente des surfaces plus ou moins intense, aléatoirement mordus ou mordantes. Le dessinateur condense dans ces compositions tout ce qui fait à mon sens la magie de son œuvre et que je viens de vous faire partager. C’est du fond de la matière et de l’informe que Peter Knapp cherche l’humain. Il tend à préserver la force poétique du dessin, dans un entre-deux entre la beauté intrinsèque à la matière, livrée aux irrégularités de densité de l’encre et la beauté envoutante de ses ondulations, et la magie figurative, par laquelle le spectateur plonge dans l’image. Il faut une grande force pour préserver cette liberté d’expérimentation lorsqu’on se confronte à un texte sacré aussi chargé culturellement que celui-ci et Peter Knapp brille dans cet exercice périlleux.

Peter Knapp, sans titre, s. d. Lavis d’encre de Chine et collage de plastique sur papier, 43,6 x 63,4 cm © Peter Knapp. Photo : Musées de la Ville de Strasbourg / Mathieu Bertola
Peter Knapp, sans titre, s. d. Lavis d’encre de Chine et collage de plastique sur papier, 43,6 x 63,4 cm © Peter Knapp. Photo : Musées de la Ville de Strasbourg / Mathieu Bertola

Dans cette dernière salle, en face des images de Lot et ses filles, figure une grande gravure sur bois, présentant un dessin esthétiquement similaire à ceux de la première salle : imprécisions ramenées à la figure humaine, éclaboussures, entrelacements de traits inégaux d’une épaisseur mouvante. Pourtant si le rendu graphique est semblable, la gravure sur bois est une technique aux antipodes de la légèreté du pinceau : contraignante, lourde, la main se trouve en perpétuel conflit avec la résistance du bois. Surtout, en taille d’épargne, l’artiste dessine littéralement en creux : les coups de gouges qui découpent la matière définissent les espaces qui, à l’impression, seront blancs (l’encre n’étant déposée que sur les parties émergentes). L’artiste ne peint plus en noir sur blanc mais trace en blanc sur noir. Toute cette interprétation de l’esthétique de la performance s’annule dans cette image : ici, Knapp ne tente pas de ramener les coups de pinceaux à la figure humaine, mais au contraire de mimer la déformation de la figure humaine par les éclaboussures de l’encre. Il reproduit intellectuellement ce qui ressortait de l’accident dû à un geste qui révélait le coté instinctif de la création. Il simule ce qui m’emportait dans les premières œuvres, à savoir l’inscription du geste, donc du corps dans l’image. La plaque de bois est aussi présentée, comme preuve de la technique, pour ne laisser nulle place au doute, de manière à exhiber la contrefaçon.

Cette gravure fut pour moi la pièce centrale de l’exposition, car elle annulait et réactivait en même temps toutes les réflexions sur mon parcours de cette exposition, et sur l’œuvre dessinée de Peter Knapp. Si cet artiste semble graphiquement à l’opposé de Tomi Ungerer (car même si ce dernier a souvent varié les styles graphiques au cours de sa carrière, il a cultivé une grande lisibilité de l’image et un amour pour le trait juste et généreux) les deux artistes se retrouvent dans la liberté de ton, le plaisir au dessin et leur manière de se ressourcer perpétuellement en investissant des champs nouveaux de l’image.

Jean-Charles Andrieu.

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

« PETER KNAPP, ILLUSTRATEUR. DESSINS 1952-2016 » > 2 juillet 2017.

au Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration / 2, avenue de la Marseillaise / 67000 Strasbourg

Tous les jours de 10h à 18h, fermeture le mardi.

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s