« Le Diable au corps » ou l’exaltation de la passion

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Gérard Philippe, Micheline Presle – Le diable au corps (Claude Autan Lara, 1947)

Dès sa publication en 1923, Le Diable au corps acquière une véritable aura scandaleuse pour diverses raisons. A seulement vingt ans, Raymond Radiguet devient l’un des plus jeunes auteurs français. Toutefois, il ne put jouir longtemps d’une telle reconnaissance, car il décède la même année d’une fièvre foudroyante. Remarquable dans son influence et son contenu, son œuvre laisse une trace dans la littérature à l’image de l’époque mouvementée, dont elle est à tout jamais rattachée.

Classique et populaire, ce roman reflète la jeune société, encore affectée par la Première Guerre mondiale. Refusant de reconnaître le caractère autobiographique de son ouvrage, Raymond Radiguet s’inspire de son expérience personnelle afin de décrire le plus fidèlement possible le cycle de la vie, dont le passage de l’adolescence à l’âge adulte ne se fait pas sans heurt, puisque « l’homme très jeune est un animal rebelle à la douleur ». En effet, l’histoire du narrateur est similaire à un épisode vécu par l’auteur, devenu adulte dans des circonstances semblables.
Le récit dépeint la rencontre entre un jeune adolescent – tout juste sorti de l’enfance – et une femme sur le point d’épouser un soldat envoyé au front. Embarqués par une passion irraisonnée, les deux protagonistes affrontent les tourments de l’adultère et du scandale, car « il faut admettre que si le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, c’est que celle-ci est moins raisonnable que notre cœur ». Dans un premier temps assujetti au secret, le jeune garçon est guidé par ses émotions, jusqu’à devenir un expert en séduction et faux-semblant. Mensonges et trahison rythment son quotidien d’adolescent, contraint par son âge de rester au sein d’une famille d’apparence unie, tandis que d’autres hommes combattent l’ennemi. D’ailleurs, « l’amour, qui est l’égoïsme à deux, sacrifie tout à soi et vit de mensonge ». Sous le protectorat de son cercle familial, il découvre ainsi l’amour naissant, somme toute naïf, mais surtout la luxure.

Initié aux désirs et aux plaisirs charnels, le personnage principal – dans le roman il n’a pas de prénom – se complait dans une situation compliquée, au point de perdre son innocence et le soutient de sa famille. Certains de leurs proches se transforment en complices ; leur attitude alimente la tromperie et crée, sans le vouloir, une irrécusable permissivité à l’adultère. Tout en feignant l’ignorance, chaque témoin recueille les confidences du couple et porte un regard critique sur cet amour interdit. Sauvegarder les apparences est primordial, malgré la théâtralité des événements, rabaissant l’amour a une simple farce. Contraints de vivre une mascarade, les protagonistes ont ainsi une perception risible et réduite de la vie.
« Mais où se trouvent l’humain et l’inhumain ? » s’interroge le narrateur. La raison ne prend-t-elle pas un jour la précellence sur la ferveur ? La notion de possession est très présente tout au long de l’intrigue. Le jeune homme veut acquérir à tout prix Marthe, jusqu’à se perdre lui-même. Tel un chasseur pris dans son propre filet, le piège amoureux se ferme sur lui et cette femme faussement ingénue – initialement la proie – se révèle être une sorte de despote. En effet, « à force de vivre dans les mêmes idées, de ne voir qu’une chose, si on la veut avec ardeur, on ne remarque plus le crime de ses désirs ». S’égarant dans un cercle perfide, les deux amants ne sont plus des individus, mais des corps asservis à leurs pulsions.

Adapté au cinéma par Claude Autant-Lara en 1947, le film reçut un accueil virulent. Des protestations éclatent lors de sa projection au festival de Bruxelles, en raison de son caractère antimilitariste et défenseur de l’infidélité. Néanmoins, les contestations et le scandale n’ont pas empêché à l’acteur, Gérard Philippe, d’obtenir le prix d’interprétation et au film, celui de la critique internationale ; une reconnaissance importante donnant lieu à un remake en 1986 dirigé par Marco Bellocchio.
Au-delà du récit philosophique, prônant l’amour et la passion, nous pouvons déceler l’éloge d’une manipulation psychologique entre deux êtres égocentriques, en quête perpétuelle de danger afin de contrer l’ennui et l’attente pendant la Guerre. Cependant, nous gardons à l’esprit d’une supposée mise en abyme entre la fiction et la réalité d’une romance, encore manifeste dans le cœur de l’auteur. D’autant plus, que le roman est rédigé à la première personne dans une écriture rapide et simple, voire automatique, conférant au texte un certain rythme. Ce parallèle est intensifié par une citation, qui sonne étrangement comme une prophétie de son destin tragique, alors promis à un succès florissant : « ce qui chagrine, ce n’est pas de quitter la vie, mais de quitter ce qui lui donne un sens ».

Caroline.

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