Ping pong gang bang

Mardi dernier, avec Anaïs, nous avons été voir Erich von Stroheim, pièce de Christophe Pellet mise en scène par Stanislas Nordey avec Emmanuelle Béart, Thomas Gonzales et Laurent Sauvage, dans une pièce sauvage ou bien? À voir jusqu’au 15 février au TNS.

Cécile :
Anaïs, je ne sais pas toi, mais j’ai du mal à savoir sur quel pied danser avec cette pièce, je ne sais pas quoi en penser… Le texte est cru et j’ai aimé cette crudité. C’est sexe, c’est cul, cette pièce met en scène une femme et deux hommes qui sont ensemble, les deux hommes sont ensemble et la femme est avec les deux hommes. Les rapports ne sont pas les mêmes entre chacun d’eux, il y a un déséquilibre entre ces diverses histoires. Elle les objective dès le début de la pièce, elle a besoin qu’ils soient là pour elle, juste pour elle, qu’elle soit le centre de leur attention. Et qu’ils baisent. Elle passe de l’un à l’autre, il passe de l’une à l’autre en un jeu de ping pong dont certaines des répliques sont savoureuses… MAIS. Mais qu’en penses-tu? Parce que j’ai un énorme « mais » à propos de cette pièce…

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Erich von Stroheim au TNS. (c) Jean-Louis Fernandez

Anaïs :
Face à “l’Un”, “Elle” et “l’Autre” nous étions “Eux”. Une entité étrange faisant face à ce trouple, ce triangle amoureux. Comme toi, j’ai aimé la crudité des mots, la thématique du plurisexuel. J’ai retenu des petites phrases telles que : “le sexe oral : l’amitié avec les bénéfices”, “les types tous des salopes” ou “mon corps est déjà un endroit commun à tous”.

J’ai aimé la scénographie, ce rappel du triangle jusque dans les cloisons avec la projection de cette photo d’un couple, homme et femme qui regardent ensemble dans la même direction. L’autre au loin peut-être?

J’applaudis également la performance de Thomas Gonzales qui joue nu comme un ver du début à la fin. Je salue moins celle de Laurent Sauvage que j’ai trouvé beaucoup moins investi, beaucoup moins convaincant. Je salue celle d’Emmanuelle Béart, qui comme dans La Répétition de Pascal Rambert, sait remarquablement bien jouer les pestes.
Mais comme toi, j’ai des réserves.

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Erich von Stroheim au TNS. (c) Jean-Louis Fernandez

Cécile :
Ah merci, je me sens moins seule!
La pièce, version écrite et version orale, commence par cette citation de Schopenhauer :
«Les mariages d’amour sont conclus dans l’intérêt de l’espèce, non dans celui des individus. Certes les intéressés se bercent de l’illusion qu’ils travaillent à leur propre bonheur, mais leur fin véritable leur est à eux-mêmes étrangère, car elle consiste dans la production d’un individu possible grâce à eux seuls. Il leur appartient alors de s’accommoder le mieux possible l’un de l’autre, une fois que ce but les aura réunis. Or bien souvent le couple formé par cette illusion instinctive, qui fait l’essence de l’amour-passion, sera par ailleurs d’une nature hétérogène. Ceci paraît au grand jour quand l’illusion se dissipe, comme il est inévitable. Aussi les unions formées par l’amour finissent-elles mal dans l’ensemble: car elles prennent soin de la génération future aux dépens de celle qui vit actuellement.»
Cette citation, c’est Thomas Gonzales qui la déclame (nu effectivement) au début de la pièce. Cela posait la pièce, son sujet, nous allions parler du couple. Mais est-ce qu’il allait être question du couple judéo-chrétien tel que nous l’entendons/ l’envisageons souvent dans notre société ou est-ce que nous verrions quelque chose de différent ? J’avoue que, malgré la citation, j’ai eu l’espoir qu’une pièce contemporaine allait aborder la question du couple, de l’amour, de la descendance d’une autre manière que celle communément/ généralement admise. J’avoue aussi que la suite, après la citation, est allée dans le sens que j’espérais quelque part: la mise en place d’un discours différent qui parlerait d’une façon de vivre qui soit autre, étonnante, dérangeante, non consensuelle… Comme tu le dis, Anaïs, nous avons été mis face à un trouple. Une femme, deux hommes, trois possibilités (dans mon souvenir, c’est le titre d’un film des années 90), mais quelle(s) possibilité(s) sera/ont envisagées…? Quelle sera la finalité de ce trouple? Doit-il y avoir une finalité  Apparemment… Nous sommes en 2017, je ne pense pas que le couple au sens « une maman, un papa, un ou des enfants » soit une idée morte, de loin pas, mais vivons-nous encore à une époque où l’on doive s’enfermer dans ce modèle? Est-ce qu’on pourrait le laisser vivre libre et le laisser s’émanciper? Nous sommes en plein milieu d’un combat, dans notre pays, dans notre société, pour un monde plus égalitaire, plus sain, plus ouvert, plus libre; des discours passéistes se dressent face à des envies, besoins d’être maîtres de soi et de sa façon de vivre, que ce soit en couple, libres, partageurs, mélangistes, échangistes, en trouple, d’être polyamoureux, asexuels, adeptes du bdsm, d’être gay, lesbienne, bi, intersexe, trans ou tout ça à la fois ! Et, ce triangle amoureux dans Erich von Stroheim m’a donné l’impression qu’on allait parler de ça sous un angle plus libertaire, plus égalitaire, plus ouvert. Nous étions face à une femme qui a deux amants, elle utilise les deux, est tout le temps occupée, femme moderne travaillant et qui pourrait ne pas avoir besoin d’un homme pour donner un sens à sa vie. Mais en fait… hélas, oserais-je dire… si, elle a besoin d’un homme pour donner un sens à sa vie. D’un seul, pas des deux, hein! Elle va devoir faire un choix. Elle les domine, que ce soit sexuellement ou socialement (directrice d’entreprise opposée à acteur porno et chômeur). Mais elle a besoin que l’un d’eux s’établisse avec elle, la comble de son amour et lui fasse l’enfant :
«L’un. Un couple égale un mort.
Elle. Après. Après la mort: un enfant. Le nôtre. Tu es d’accord?
Ça tombait bien, là tout de suite. Tu es d’accord?
L’un. Un enfant pourquoi pas. Il faut passer aux choses sérieuses.
La vitesse supérieure.»
L’autre était un amusement, sympa pour lui. Ils vont, tous les deux, arrêter de le voir. Pourquoi? Pour coller à la citation de Schopenhauer? Parce que rien n’est possible en dehors du couple? Amertume… Serpent qui se mord la queue, monde qui se mord la queue plutôt que d’en faire autre chose…

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Erich von Stroheim au TNS. (c) Jean-Louis Fernandez

Anaïs :
Comme toi, je pensais que la pièce allait mettre à mal les clichés. Pourtant, quelle ne fut pas ma surprise en constatant que les rôles assignés par notre société sur la place de la femme et la place de l’homme étaient tout simplement inversés dans cette pièce. Tristesse. Dans Erich Von Stroheim, l’homme est une “salope”, qui prostitue son corps. La femme est une “chef d’entreprise”, qui n’a le temps de rien, et l’autre, bafoué, est l’inlassable troisième roue du carrosse, telle une maîtresse esseulée. Ce serait donc ça la véritable évolution de notre société ? Inverser les clichés en faisant croire à une avancée?
Ma réflexion est allée presque en contre-pied de la question de l’amour, du couple et de la dépendance entre les sexes. Elle est même allée au-delà du cul.
J’avais le sentiment que la question du couple ou du trouple justement, n’était plus le point central. Pour moi, il était question de domination d’Elle sur l’un et l’autre. J’avais l’impression de faire face au schéma classique de domination masculine et patriarcale, mais présentée en sens inverse, avec une femme à la place d’un homme, et de deux hommes à la place de deux femmes. Mais serais-je en train de faire fausse route? Serait-ce alors ça la véritable avancée de cette pièce, la réelle interrogation?
Est-ce dire que si les femmes prenaient le pouvoir, à la manière des hommes, on vivrait la même époque? Est-ce dire que le changement ne doit pas se faire sous ce système de domination; mais bien en prônant un système égalitaire? En acceptant justement de ne pas accepter les schémas classiques et normatifs? En acceptant aussi, les différences entre l’un, l’autre, elle et eux?
Est-ce une manière de dire que le couple, justement n’est pas forcément la finalité en soi? Est-ce dire aussi que le schéma couple + amant, n’est pas non plus une finalité en soi?
Est-ce dire simplement que le choix nous appartient? Qu’il est tout personnel, et que le couple, le sexe, la sexualité, le célibat, l’amour, l’amitié, la fidélité ou l’infidélité ne sont que justificatifs pour rester dans le triangle et ne surtout pas en sortir, ne pas être à la marge? N’est-ce pas là une manière de dire que l’amour est à géométrie variable et qu’il faudrait se laisser le libre-choix de sortir de ces clichés?

Cécile :
Ah les clichés dans lesquels on nous enferme, dans lesquels on s’enferme, que l’on reproduit, immuablement semble-t-il… Et pourtant, on essaie de s’en extirper, non? Pas tous bien entendu mais certains essaient. Je n’avais pas envisagé les choses de ton point de vue mais il est vrai que ce qui est proposé est une vision matriarcale du monde. Et cette vision n’a pas l’air plus heureuse que la patriarcale. J’avoue être assez d’accord, je ne vois pas comment une domination d’un sexe sur l’autre pourrait amener l’autre à se sentir bien… L’égalité donc. Ce serait bien. La liberté dans les choix? Oui, ils sont libres, au début. Puis l’un et elle retournent dans un schéma qui les sécurise: être deux pour être trois, être trois pour être quatre ne peut être envisagé, nous ne pouvons pas faire autrement, nous sommes confinés dans un duo-duel (qui peut être satisfaisant, hein, je n’ai pas dit le contraire), mais c’est ce qui semble devoir être et c’est ce qui me pose problème : le choix pour soi-même ne devrait pas être celui de quelqu’un d’autre et vice-versa, pourquoi s’enfermer si on a expérimenté une autre façon de vivre? Pourquoi aller forcément dans le sens de Schopenhauer comme si rien d’autre n’était possible ? Les cloisons se ferment. Dans la mise en scène aussi. Parfois elles s’ouvrent, puis elles se ferment, toujours elles se ferment… sur ce qui pourrait être. J’ai une question: c’est qui Erich von Stroheim ? Parce qu’avec tout ça, je n’ai toujours pas compris.

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Erich von Stroheim au TNS. (c) Jean-Louis Fernandez

Anaïs :
Confronter le spectateur à ce cloisonnement est peut-être une manière détournée de lui dire «ouvre-toi au monde!», va au-delà de la dépendance, ne reste pas dans ces carcans et clichés. Ou pas.
Et pour répondre à ta question sur Erich von Stroheim, tu n’es pas la seule à ne pas avoir compris. Je reste frustrée de ne pas avoir saisi au vol qui il était. En regardant sur internet, j’ai constaté qu’il s’agissait d’un acteur, réalisateur, scénariste et écrivain (rien que ça!). Mais dans cette pièce il est une sorte de présence/ absence, un fantôme, un maître à penser et à suivre sur lequel les personnages n’ont de cesse de se raccrocher. Comme si pour justifier ses actes il eut fallu une tierce, pour ne pas dire une quatrième personne. Mais finalement, je n’en sais rien ; je vais relire le texte et je te dirai si j’ai compris un peu plus pourquoi la pièce elle-même s’appelle comme ça!
Pour finir, je dirais qu’elle vaut le coup, la pièce, même si je n’ai pas tout compris, et que je n’ai pas été d’accord avec tout ce que j’ai vu et entendu. Elle a le mérite de déranger et de faire réfléchir!

Cécile :
«L’UN. Tu connais Erich von Stroheim?
ELLE. Qui est-ce?
L’UN. Un génie. Il a falsifié sa vie, comme un vulgaire document, il l’a falsifiée pour s’en sortir.
ELLE. S’en sortir pour « organiser sa survie »: minable pour un génie.
Déshabille-toi.
L’UN. C’est tout l’effet qu’Erich von Stroheim te fait?
ELLE. C’est l’effet que toi tu me fais.»
J’ai l’impression qu’il n’est qu’un prétexte à parler de relations, à essayer de proposer quelque chose de neuf et échouer.
Erich von Stroheim est à découvrir jusqu’au 15 février 2017 au TNS puis en tournée à Rennes, Marseille et Paris.

Anaïs & Cécile.

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Erich von Stroheim, pièce de Christophe Pellet mise en scène par Stanislas Nordey avec Emmanuelle Béart, Thomas Gonzales et Laurent Sauvage, jusqu’au 15 février 2017, plus d’infos par là :
http://www.tns.fr/erich-von-stroheim

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