Opéra : Tosca de Giacomo Puccini à l’Opéra Bastille

Mi-octobre, Grammartical mettait les voiles à Paris pour le début de la saison lyrique 2016/17 de l’Opéra Bastille. Un démarrage en trombe et très attendu avec le célibrissime Tosca de Giacomo Puccini.

Créée en 2014, la production de Pierre Audi a été de retour du 17 septembre au 18 octobre sur la scène parisienne après deux ans d’absence. Cette mise en scène avait tellement fait parler d’elle à l’époque que lorsque l’opportunité de la découvrir s’est présentée comme par magie, je n’ai pas hésité un instant pour prendre mon billet. Et je n’ai pas été déçue.

Petit rappel des faits (pour ceux qui ne connaissent pas) :

Tosca est un des opéras superstars du compositeur italien  Giacomo Puccini, adapté de la pièce de Victorien Sardou et créé en 1900. Il se déroule en trois actes dans une Rome à l’orée du XIXème siècle dominée par le despotisme religieux. Tosca, célèbre cantatrice admirée de tous, a pour amant le peintre Mario Cavaradossi, voltairien assumé. Celui-ci aide le fugitif Angelotti, un républicain, à se cacher. Mais ses plans sont déjoués par le chef de la police, l’implacable baron Scarpia, qui se sert de la jalousie maladive de Tosca pour faire tomber Cavaradossi. L’amant est torturé et Scarpia en profite pour faire chanter l’impétueuse Tosca : si elle se donne à lui, son amant sera relâché… La cantatrice finit par assassiner son bourreau après avoir finement marchander la libération du peintre. Mais comme vous vous doutez, tout cela finit très mal, Cavaradossi est exécuté et Tosca se suicide.

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« Te Deum » – fin du premier acte © Elisa Haberer / OnP

 

Ce résumé n’est qu’une minuscule mise en bouche et ne peut rendre compte de la puissance tragique de Tosca. Car de mes expériences d’opéra, je n’avais jamais vécu cela. Le scénario est si intelligemment construit que les 2h50 de représentation passent à une vitesse incroyable. Malgré un début de premier acte en demi-teinte, j’ai été époustouflée et complètement captivée dès le « Te Deum » qui clôt cet acte, et ce jusqu’au tomber de rideau final. Poignant, révoltant, émouvant, l’essence même de la tragédie. La musique de Puccini transporte son auditoire sans même qu’il ne s’en rende compte, sous la direction experte de Dan Ettinger, toute en subtilité et contraste. Les airs les plus célèbres de cet opéra ont ainsi atteint des sommets de grâce…

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Marcelo Alvarez (Mario Cavaradossi) et Bryn Terfel (Scarpia) © Elisa Haberer / OnP

Tosca, Scarpia … et les autres

La Tosca interprétée par l’ukrainienne Liudmyla Monastyrska était absolument convaincante. Insupportable de jalousie au premier acte, on commence par la mépriser, puis la femme forte et désespérée apparaît par la suite et toute la grandeur du personnage pousse à l’admiration sans faille de la cantatrice. Quelle beauté déchirante que son « Vissi d’Arte ». Quelle jubilation vengeresse lorsqu’elle plante le couteau dans l’infâme Scarpia. On la suit d’un regard émerveillé, prêt à témoigner pour elle à chacun de ses agissements. Dans le rôle de Scarpia justement, le baryton Bryn Terfel tire son épingle du jeu. Un être détestable, faux bigot plein de fourberie, que le gallois transcende par sa puissance vocale et une touche de sadisme si bien maîtrisée qu’il en devient le personnage le plus intéressant. Son désir pour Tosca qu’il transforme en jeu malsain dans le deuxième acte m’a fait froid dans le dos. J’ai trouvé le ténor Marcelo Alvarez un peu moins convaincant, peut-être moins exaltant, plus conventionnel, en Mario Cavaradossi. Même si je dois reconnaître que l’« E lucevan le stelle » était sublime.

L’atout majeur de cette production : la mise en scène

Rien n’est laissé au hasard, et la portée symbolique de chaque élément fait sens. Le rideau s’ouvre sur une énorme croix couchée, modelant l’espace scénique. Le premier acte se passe dans l’église Sant’Andrea della Valle. Nous avons d’un côté une chapelle austère et de l’autre l’atelier du peintre Cavaradossi. La majeure partie de l’acte se déroule entre ces deux espaces étouffés par la croix, qui fait naître un réel sentiment d’oppression. La libération se fera lors du « Te Deum ». Une ouverture du fond de scène répand une lumière aveuglante d’où surgit le pape et sa délégation tous d’or vêtus, il vient donner sa bénédiction à Scarpia pour ses sombres desseins.

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Le bureau de Scarpia, deuxième acte © Christian Leiber/OnP

Dès le deuxième acte, la croix est suspendue au dessus de la scène. Gigantesque, elle surplombe les acteurs, intimide, effraye. Véritable prouesse technique, la croix imaginée par Pierre Audi nous rappelle les bases de l’histoire de Tosca : l’instrumentalisation de la religion pour la mise en place d’une politique répressive. Toujours dans le deuxième acte, le décor du palais Farnèse réconforte les yeux. Après l’austérité des tons gris, le rouge sang du bureau de Scarpia réchauffe la scène bien qu’il laisse présager du sort du baron, puisqu’il va s’y faire poignarder quelques minutes plus tard. On entend le peintre, intelligemment placé en hors-champ, se faire torturer, ajoutant une tension à la scène qui se déroule entre le baron et Tosca, qui ne peut voir son amant.

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L’exécution de Cavaradossi, troisième acte  © Elisa Haberer / OnP

Le  troisième acte est celui qui a divisé le public et la critique. Il déroge en effet au livret initial qui place l’action au Château Saint-Ange, là où Tosca va sauter pour se donner la mort. Dans cette production, nous sommes dans un sinistre champ à l’aurore. Il y a un côté fantasmagorique dans ce décor, contrastant avec la scène d’exécution très terre à terre qui s’y passe. Le suicide de Tosca est plus suggéré que clairement identifiable : un violent tomber de rideau puis cette lumière aveuglante qui ouvre le fond de scène et Tosca qui s’y dirige. Personnellement, j’ai trouvé cette adaptation du livret très réussie, l’ambiance générale de la scène est à couper le souffle, l’intensité dramatique prend tout son sens dans ce décor d’outre-tombe, et la mort de Tosca, bien que suggérée, est magnifiée par ces jeux de lumière.

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La scène finale © Elisa Haberer / OnP

Tosca par Pierre Audi est un pari plus que réussi

Parce qu’il est compliqué de renouveler un opéra classique sans tomber dans l’excès (de vulgarité, d’austérité, de contemporanéité…), il vaut mieux parfois travailler avec subtilité sur le symbole, sur la lumière, sur la qualité des couleurs et des décors pour laisser l’universalité de cette histoire transporter pleinement le spectateur. Et oui, j’avoue avoir laissé tomber quelques larmichettes, pas de tristesse même si je suis une inconditionnelle romantique, mais plutôt de joie d’avoir vu quelque chose d’aussi beau.

Lucie T

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