L’errance : une distance nécessaire dans la quête du temps et du réel

S’égarer, se déconnecter, se sentir ailleurs, flâner, déambuler… Que ce soit par l’esprit ou par le corps, errer est un concept lié à un choix personnel. Ouverture sur le monde, recherche d’une rencontre avec autrui, s’approprier les choses qui nous entourent tout en restant dans notre monde intérieur, attaché à nos émotions, errer est une dichotomie à part entière. Il s’agit d’une démarche consciente pour un lâcher prise de la pensée, des sensations, des gestes. Dans son ouvrage intitulé justement, Errance, publié en 2000, Raymond Depardon nous montre sa propre vision de ce processus de création.

Né en 1942 à Villefranche-sur-Saône, Raymond Depardon est à la fois photographe et réalisateur de documentaire. Reporter à ces débuts, il rejoint notamment l’agence Dalmas en 1960 ; fondateur de Gamma en 1967, il est depuis 1978 un des membres de Magnum – créée par Henri Cartier-Bresson. Son livre, précédemment cité, s’apparente à un monologue intime au sujet de sa propre expérience, s’appuyant sur un dialogue entre des clichés et des textes. Pour lui, toute déambulation est individuelle, et chaque flâneur erre de façon singulière. C’est une méthode d’introspection par le biais d’un parcours de la pensée pour se comprendre soi-même. Il s’agit d’une « quête du moi acceptable »1 nous explique-t-il, mais également une quête initiatique d’un lieu.
Tout au long de son récit, le photographe questionne son travail et fait le bilan de sa vie, de ses rencontres qui ont modifié son regard sur la société. La subjectivité de l’auteur est ici revendiquée bien que ses clichés soient « un état des lieux du monde »2. L’esthétique de ses prises de vue oscille entre le style documentaire et l’expressionnisme. Depardon les décrit comme « des photos simples » avec des « cadrages assez classiques », d’ailleurs cette banalité lui est souvent reprochée. Il justifie son « obsession à ne pas montrer le pittoresque » en ces termes : « les photos d’Errance ont une esthétique à part, du fait, qu’elles sont en hauteur ; ce ne sont pas vraiment des paysages, on y voit des personnages, elles ne sont pas dans la tradition américaine de la 20×25 ». Et il poursuit en indiquant que « c’est une non-photo, c’est une photographie qui a son autonomie »3.

La photographie s’émancipe et dirige, pour ainsi dire, l’auteur des clichés qui devient un simple acteur. En effet, «  ce n’est pas toi qui commandes, c’est l’autre, c’est le sujet, c’est la lumière, c’est le moment, c’est le réel qui commande »4.

Raymond Depardon, page de couverture, Errance.
Raymond Depardon, page de couverture, Errance.

Prenons ce cliché pris en Patagonie pour illustrer son propos. La composition est très épurée avec un jeu de clair-obscur. La ligne d’horizon coupe la photo en deux parties égales : le ciel et la terre se confrontent. Tandis que le ciel est représenté par une étendue homogène – comme si le monde s’étirait horizontalement, la route nous conduit vers les profondeurs de l’image. La végétation, entourant l’asphalte est très sombre, pour appuyer l’impression d’une ouverture au milieu de la photographie ; l’horizon s’écarte pour nous faire entrer dans un ailleurs.
Les vues de ces grandes étendues nous confrontent à la solitude, voire à un sentiment mélancolique. Toute l’ambiguïté de ses photographies consiste en cela. Depardon insiste sur le fait d’être dans une démarche de confrontation avec son environnement et avec l’autre, alors que le résultat induit une sorte d’ostracisme.

Ce genre de cliché, ne peut se faire, que par une situation d’errance, où l’esprit se libère d’une réflexion bien trop envahissante, où l’instinct prend le dessus pour capturer le bon moment.
La flânerie se pose comme un processus de création dans la photographie, qui capte alors quelque chose d’éphémère : la qualité de la lumière changeante, une rencontre fortuite… Elle implique une relation entre le corps et la ville, se matérialisant par le regard et l’observation minutieuse de l’environnement. Arpenter un endroit familier ou inconnu, c’est rentrer dans une sorte d’intimité avec ce lieu, il se dévoile sous nos yeux et se traverse par le biais de notre appareil photo ; il nous montre ce que les passants, non réceptifs, ne voient pas ou ne veulent pas pénétrer. C’est faire le choix d’un lâcher prise, de ne plus être dans le contrôle permanent. Toute fois, sommes-nous vraiment libre dans l’errance ? Sans but apparent, la déambulation est paradoxale : à la fois dirigée par le hasard et par la contrainte, une démarche tout autant active que passive. Le regard du photographe devient multidirectionnel. Il faut tout voir, tout regarder, non seulement avec les yeux, mais avec notre ressenti et le cadrage de l’appareil.

Dans son ouvrage, Raymond Depardon fait référence à l’un de ses textes en écriture automatique. Ce qui est étonnant, c’est que ce récit paraît davantage construit que son livre, dans lequel il passe d’une idée à une autre. En effet, dans Errance, le lecteur peut suivre le fil de sa pensée, à la manière de Sur la route (1957) de Jack Kerouac (1922-1969) : une hymne à la liberté, à l’indépendance où tout s’enchaîne sur un rythme endiablé. La prose spontanée s’empare de notre esprit et nous emporte dans un tourbillon, avec un déferlement de mots, donnant le tournis. Ce n’est pas un roman quelconque, c’est un concept, une leçon de vie.

Sur un fond d’autobiographie, ce récit nous entraîne dans un voyage initiatique à la conquête d’une liberté et de grands espaces, à la rencontre de personnages intenses, qui nous transportent dans la découverte d’un monde nouveau. C’est un retour aux sources perpétuel que traversent les protagonistes à la recherche d’eux-mêmes et de l’être humain originel. Il s’agit d’une fuite pour l’un, d’un plaisir de vivre pour l’autre. Toutes les libertés se confondent, pour donner naissance à un sentiment d’indépendance. Et nous nous laissons à rêver de cette liberté, où tout peut arriver. Dans le rouleau original de 1951, écrit en quelques semaines, sans chapitre, l’errance des personnages et de l’auteur se fait encore plus ressentir. En effet, ce flot continuel de mots jusqu’en devenir obsédant, agrémenté de fautes de frappe, accentue l’image du vagabondage, qu’ont pu vivre les protagonistes. C’est la matérialisation de l’errance de l’esprit de l’auteur.

Il est temps de conclure et de prendre une certaine distance parmi toutes les notions évoquées, notamment sur la nécessité de Raymond Depardon à mettre des mots sur des images. Son ouvrage est dense dans son questionnement sur le rapport de la photographie au réel, du regard et du temps. Des réflexions pertinentes qu’il serait fastidieux de toutes les énumérer, laissons alors les lecteurs intéressés découvrir en détails sa pensée ! Tel un chasseur, le photographe est dans l’observation constante, pour être disponible et réceptif à l’image qui s’offre à lui. Il suffit d’être présent, sans réfléchir, s’oublier dans la contemplation d’un moment singulier, mais toujours avec le doigt sur le déclencheur ; se tenir près à la rencontre du hasard. Ce livre est inconditionnel, semblable à une bible pour les passionnés de la photo. A lire, à relire, à parcourir, à y revenir et à ne jamais refermer.

Caroline Megel

1 DEPARDON, Raymond, Errance, Paris: Seuil, 2000, p.42
2 DEPARDON, Raymond, Errance, Paris: Seuil, 2000, p.74
3 DEPARDON, Raymond, Errance, Paris: Seuil, 2000, p.78
4 DEPARDON, Raymond, Errance, Paris: Seuil, 2000, p.90
DEPARDON, Raymond, Errance, Paris: Seuil, 2000
KEROUAC, Jack, Sur la route. Le rouleau original, Paris : Éditions Gallimard, 2010

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s